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MUSIQUE DE SCÈNE

Les Erinnyes, tout d'abord, réclament et méritent notre admirative attention.

« J'ai voulu voir lundi, à l'Odéon, écrivait Jules Lemaitre le 24 avril 1888, une des dernières représentations des Erinnyes. C'est très curieux. On goûte, en deux heures, des sensations extrêmes ; car on peut dire quïl y a un abîme entre la musique de Massenet et les vers de Leconte de Lisle. C'est une tuerie préhistorique, accompagnée de flûtes voluptueuses, subtiles et tendres. Le drame est beaucoup plus farouche que VOrestie^. »

I . Oreste a inspiré diverses œuvres dramatiques, sans parler des Iphigénies célèbres. Cimarosa, Moneta, Le Messier, Pollaroli, Morlacchi, Kreutzer, Rolle, Langlé, Federici en écrivirent les partitions. Il faut signaler, pour la bizarrerie de la conception, le ballet d'Onorato Vigano : Oreste ossia la morte de Clitennestra, « ballo tragico pantomimo » (i775), et l'Oresies, drame de Ficlding et Theobald représenté à Londres en

Cette dernière assertion est seule absolument juste. En supprimant de la trilogie d'Eschyle la dernière partie : les Euméiiides^ Leconte de Lisle en a enlevé les témoignages de justice, de pitié, voire de charité assemblés par le grand Hellène, et a vêtu Fœuvre entière de vêtements noirs d'une effroyable beauté. Mais si le musicien n'a point, en des scènes d'horreur, égalé le poète, est-ce à dire que l'ouverture, avec sa marche funèbre et son jaillissementd'imprécalions sonores, ne soit pas des plus dramatiques, que Tentr'acte et le chœur des khoéphores ne répondent pas à la religieuse tristesse qu'ils doivent exprimer, que le chant du violoncelle accompagnant l'invocation à'Elektra ne s'associe point étroitement au texte déclamé; que les chœurs, enfin, qui viennent, haletants, conter le meurtre d'Egisthe, ne se dressent en un mouvement superbe?

D'autre part, Leconte de Lisle n'a-t-il jamais fait vibrer sur sa lyre que les cordes d'airain?

i73t, et intitulé, on ne sait pourquoi, « a dramatic opéra », la musique n'y jouant qu'un rôle négligeable. Le compositeur en est demeuré inconnu. A noter un vers de l'épilogue, contenant ce perfide jeu de mots : « Love for soft hearts — and musick for soft brains », que l'on peut traduire ainsi : « L'amour pour les cœurs tendres — la musique pour les cerveaux faibles. » — Depuis lors a paru un Oreste de Carlo Alberti (1872).

Non, assurément! et je n'en veux pour preuve que ces vers lumineux proférés par Kasandra :

Fleuves ! Dieux fraternels, qui dans vos frais courants Apaisiez vers midi la soif des bœufs errants, Et qui le soir, d'un flot amoureux qui soupire, Berciez le rose essaim des vierges au beau rire...

Ou ceux-ci encore, confiés à Isména :

Aussi bien, il est doux, après des nuits sans nombre, De n'entendre plus rien d'invisible dans 1 ombre. De sourire et de voir avec des yeux hardis L'aube croître et le jour tomber...

Mais, avec tout cela, il faut convenir que la grâce de Massenet a paré de fleurs les colonnes trapues de Tantique palais des Pélopides. Le chœur funèbre qu'entonnent les khoéphores est chargé d'odorantes guirlandes, et une phrase doucement attendrie s'accorde avec les vers du poète pour nous dire que

L'offrande funéraire est douce à qui n'est plus.

Enfin, le Divertissement est l'un des meilleurs qu'ait écrits le maître. La pièce médiane est admirable ; elle nous peint la Troyenne regrettant sa patrie, avec le hautbois et le violoncelle dialoguant leurs plaintes en des accents d'une tendresse infinie.

L'ŒUA'RE 1^5

La musique de Phèdre ' appartient à deux époques bien distinctes : L'ouverture, écrite en 1874 sur la demande de Pasdeloup, qui « commandait )) en même temps à Bizet l'ouverture de Patrie et à Guiraud celle à'Artevelde, précède d\in quart de siècle les entr'actes, marche et musique de scène composés sur la tragédie racinienne. Occupons-nous d^abord de la première composition, d'où les autres ont d'ailleurs dérivé. Le musicien lui a donné pour épigraphe les vers enfiévrés par lesquels Phèdre, dès son premier entretien avec Œnone, caractérise sa fatale passion :

Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée : C'est Venus tout entière à sa proye attachée.

Mais évidemment il y a dans cette belle œuvre plus qu'une traduction musicale de cet aveu. Le

I Phèdre, tragédie lyrique d'Hoffman, musique de Le Moine, parut sur la scèae de l'Académie de musique en 1786 Quant à Hippolyte et Aricie, on sait comment ils furent célébrés par Rameau. Thésée (qui n'avait d'ailleurs nen a démêler avec Phèdre, à cette époque de sa carrière aventureuse) servit de texte à Quinault, et d'après lui à Lully, puis àMondonviUe et à Gossec. Le compositeur allemand Strungk écrivit aussi un Thésée (i683), Thésée et Ariane, pantomimeopéra d'Antoine Fischer, furent représentés à Vienne eni8o6. Ajoutons les divers Teseo dus à Hœndel, Nasolini, Conti, Freschi, Mazzinghi, Bontempi, Francisco de Lima, liepolo, Aureli, Ganavasso et Spontini.

bel andante en sol mineur où s'exhale la plainte mélancolique de la clarinette, répondrait volontiers aux premiers vers proférés par Théroïne :

N'allons point plus avant, demeurons, chère Œnone. Je ne me soutiens plus, ma force m'abandonne ; Mes yeux sont éblouïs du jour que je revoy, Et mes genoux tremblans se dérobent sous moy. Helas!

Et le large récit en ré majeur conviendrait, ce semble, àTéclat désespéré de la reine dévoilant son amour à Hippolyte :

Hébien, connoy donc Phèdre et toute sa fureur. J'aime

Mais QnÇ\.n^V allegro, primitivement joué en sol majeur par les ardents violoncelles, justifie parfaitement la susdite épigraphe. En somme on peut estimer que, « d'une orchestration ferme, exempte de manière et très classique par le plan, cette ouverture peut être considérée comme la meilleure production instrumentale de Massenet^ »

Celui-ci eut pu se dispenser d'y ajouter les morceaux énumérés plus haut. Il n'avait rien à y gagner, et Racine moins encore. Cependant la

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