I. 11 retardait quelque peu et se croyait encore à l'époque
passaient, passaient... si bien qu'un matin les premières lueurs du jour n'étant pas encore descendues des montagnes, je m'échappai du toit paternel, sans un sou dans ma poche, sans un vêtement de rechange, et je partis pour Paris. Paris! la ville de toutes les attirances artistiques où je devais revoir mon cher Conservatoire, mes maîtres, et les coulisses, dont le souvenir ne cessait de me hanter. » Manon et Des Grieux, quelque trente ans plus tard, ne chanteront pas avec plus d'enthousiasme : « Nous irons à Paris !... »
A défaut d'un sou dans sa poche et d'un complet dans sa valise, le jeune pianiste avait la certitude de trouver dans la grand'ville « une bonne et grande sœur » qui, « malgré sa situation bien modeste », l'accueillit « comme son propre enfant». Il recevait d'elle le vivre et le couvert. Que faut-il davantage? dirons-nous avec le fabuliste. Aussi bien la mère du fugitif ne tarda guère à lui pardonner son escapade.
Le voilà revenu chez son professeur au Conservatoire inoublié. Mais il fallait vivre : l'étudiant se fit accompagnateur et timbalier en un
où le Jérôme Paturot de Reybaud s'estimait tenu d'arborer « une chevelure renouvelée des rois mérovingiens ».
orchestre où Victorin Joncières battait le tambour, et s'essaya entre temps à la composition, tout en cultivant avec ardeur le piano qui devait lui valoir en 1859 un premier prix. Le morceau de concours était un concerto de Hiller, le « o-ros scélérat » qui fut l'ami plus ou moins sincère de Berlioz.
Depuis un certain temps déjà le jeune Massenet s'était adonné à l'étude de Tharmonie. Bazin, bon professeur et compositeur médiocre, dont son directeur Auber disait : « Il enseigne le matin, à sa classe, commenton doit composer, etle soir, au théâtre, comment l'on ne doit pas composer, 0 Bazin avait mis sans façon à la porte de son sanctuaire le pauvre petit élève dont la manière personnelle imprimait à ses travaux d'harmonie un cachet opposé aux dogmatiques platitudes du pédagogue. L'élève ne perdit pas — au contraire à cette expulsion. Deux excellents théoriciens, Savard, puis Reber parachevèrent son éducation harmonique, si bien que le dernier, jugeantqu'unpremieraccessit, obtenuen 1860, ne récompensait pas équitablement un travail méritant le premier prix, conseilla au lauréat de ne pas s'obstiner dans cette voie et d'entrer dans une classe de composition. C'est ainsi que Massenet
fut successivement renvoyé de deux classes d'harmonie ; de la première parce qu'il n'était pas assez capable ; de la seconde parce qu'il l'était trop. Ainsi vont les jugements humains !
L'échec du jeune musicien lui ayant permis de monter en grade, il fut admis dans la classe de composition d'Ambroise Thomas, excellent homme et remarquable compositeur qui ne tarda pas à le traiter en ami, et lui prodigua ses meilleurs conseils. L'élève en profitait à merveille et commençait dès lors à produire sans discontinuité les morceaux les plus divers : mélodies, pièces symphoniques qu'il venaittimidement soumettre à son bienveillant professeur. Les camarades, naturellement, ne manquaient pas de railler cette inconcevable fécondité : « Laissez faire, répondaitpaisiblement l'auteur de Mignon: qu'il sème d'abord ses herbes folles. Vous verrez que lorsqu'il se sera apaisé et aura réfléchi, il écrira quelque chose de définitif. C'est un génie. » Et sans doute la prophétie se devait réaliser, et les œuvres définitives éclore au plein jour ; mais sans pour cela empêcher la floraison des herbes folles !
Un si bel effort agricole devait porter ses fruits. En 1862 Massenet obtient un second prix de fugue
et, admis au concours de Rome, est gratifié d'une mention honorable. L'année suivante, premier prix de fugue et grand prix de Rome. La cantate était due, pour les paroles, au charmant érudit Gustave Ghouquet, conservateur du Musée du Conservatoire de musique, qui avait pris comme sujet David Rizzio ^ Les concurrents de Massenet étaient Salomé, depuis lors répétiteur au Conservatoire et organiste de la Trinité ; Danhauser, devenu inspecteur de chant dans les écoles de la ville de Paris; Constantin, futur chef d'orchestre à rOpéra-Comique ; enfin Ruiz, Espagnol, dont la carrière se poursuivit, sans éclat, en Italie. Seul d'entre eux, Massenet devait survivre à l'épreuve du grand prix de Rome.
Sa cantate tranchait sur l'habituelle et quasifatale médiocrité de ce genre de pensums, et le favori de Marie Stuart lui porta bonheur. « C'était, dit un dictionnaire biographique, à l'article David Rizzio, un chanteur gracieux, un spirituel courtisan, et il sut plaire. » Ne voilà-t-il pas, en une ligne, la réduction du portrait de Massenet? L'analogie heureusement s'arrêta là, et aucun
I, Le poème qui avait été imposé l'année précédente était une Louise de Mézières d'Edouard Monuais.
drame ne se vint mêler an paisible roman que devait être la vie du charmant aède.
D'excellents interprètes aidèrent à mettre en valeur sa composition : M'"^ Yandenheuvel- Duprez, Royer et Bonnehée, lequel fut remplacé, trois mois plus tard, pour Texécution publique, par Gourdin, bon chanteur d'opéra-comique et premier prix du Conservatoire.
Massenet, hier encore dans une situation financière assez embarrassée, et qu'il nous a contée en ses Souvenirs, à Thorizon desquels apparaît la mélancolique silhouette du Mont-de-Piété, Massenet est donc, au moins provisoirement, tiré d'affaire. Une pension annuelle de trois mille francs lui est assurée à Rome pendant €inq années. 11 va y rejoindre ses amis et compagnons de classe Bourgault-Ducoudray, Théodore Dubois et Paladilhe, ce dernier premier grand prix de 18^0, et qui, quinze ans plus tard, fera représenter à l'Opéra-Gomique un certain Amour africain dont Legouvé ornera le livret d'une complainte débutant ainsi :
Oyez les tristes contre-temps D'un mélancolique jeune homme, D'un jeune homme de soixante ans, Que Ion appelle un prix de Rome !
Un jeune homme de soixante ans ! N'y a-t-il point là comme un écho du mot d'Auber ? Celuici sortait du Palais-Mazarin, après le jugement des cantates, accompagné de Berlioz et d'Ambroise Thomas; lorsque ce dernier, s'avançant vers Massenet ignorant encore son triomphe, lui dit : « Embrassez Berlioz, vous lui devez beaucoup de votre prix! » « Le prix ! j'ai le prix! )> s'écria l'élu. Sur quoi il embrassa Berlioz, puis son maître, puis l'auteur du Domino noir, lequel, se tournant vers celui de Benvenuto Cellini, lui dit, d'un air convaincu : « Il ira loin, ce gaminlà, quand il aura moins d'expérience ! » *
Il ne perdit jamais une parcelle de son expérience, le « gamin » prédestiné, ce qui d'ailleurs l'empêcha, non d'aller très loin, mais peut-être d'aller très haut, ou, tout au moins^ plus haut.
I. Nous empruntons ceUe anecdote à l'intéressante notice consacrée à Massenet par M. Widor. D'autre part, M. C. Bellaigue, en ses Souvenirs, attribue le mot d'Auber à Gounod disant de Saint-Saëns : « Il avait cinq ans qu'il manquait déjà d'inexpérience ! » Gounod parlait en i853, Auber en i863... Mais au fait, ces paroles ont-elles jamais été prononcées? Et par qui, et à propos de qui? — Cruelle énigme! En outre, Féminent critique de la Revue des Deux Mondes fait honneur à Gounod d'une malicieuse réplique dont jusqu'à présent Rossini avait conservé la propriété exclusive. D'ailleurs l'on sait que les « mots historiques » ne peuvent jamais se vanter d'un état civil bien en règle...
Après les travaux incessants, les fonctions fatigantes et peu rétribuées, accomplis dans les orchestres parisiens, sur le dos des timbales ou le flanc de la grosse caisse, Rome et la campagne romaine lui ouvrent le Paradis. 11 court, en quête de paysages inspirateurs, guidé par Falguière et Ghaplain^ « Ce fut à Rome, nous assure-t-il, que je commençai à vivre ; ce fut là, au cours de joyeuses excursions faites en compagnie de mes camarades musiciens, peintres ou sculpteurs, et durant nos causeries sous les chênes de la Villa Rorghèse ou sous les pins de la Villa Pamphili, que je ressentis les premiers élans d'admiration pour la nature et pour Part. Quelles heures charmantes nous employions alors à errer dans les musées de Naples et de Florence ! Quelles délicates et mélancoliques émotions nous faisait éprouver la visite des églises de Sienne et d'Assise! Gomme Ton oubliait vite Paris, et ses théâtres, et sa foule bruyante, et sa vie enfiévrée î » Oui ! mais comme, une fois de retour à Paris, à sa foule, à sa fièvre et à ses théâtres, on oubliera vite Florence et Naples,
1. Le peintre Chaplain a laissé un portrait de Massenet fait à Rome en 1864, et un croquis le représentant assis sur un âne et notant l'air agreste dont il est question un peu plus loin.
Sienne et Assise ! Evidemment, les impressions reçues par le nouveau prix de Rome sont moins romantiques, plus naturellement exprimées que celles dont son illustre prédécesseur Berlioz nous a laissé le récit. Il ne nous dit pas, lui, que (( sous les influences combinées des souvenirs, de la poésie et de la musique », il atteignait le plus incroyable degré d'exaltation. « Cette triple ivresse » ne se résolvait pas toujours pour lui « en torrents de larmes versées avec des sanglots convulsifs )) ; car assurément il ne dut jamais l'éprouver à tel degré. Ni Virgile, ni Dante, ni Shakespeare, ni « le cagotEnée », ni le chant repris par le gondolier, ni la « poor Ophelia » ne troublaient le travail non plus que le "repos ou les excursions de Jules Massenet. Et d'ailleurs, nulle Harriett Smithson, aucune Camille Moke ne hantaient ses rêves. Bien au contraire, c'est à Rome qu'il fit la rencontre d'une jeune fille à laquelle il voua son affection, et qu'il épousa, une fois revenu en France, le 8 octobre 1866.
Notons cependant quelques souvenirs. « Je flâne à travers les bois de Subiaco... j'entends sur la musette d'un berger une sorte de cantilène... Cette cantilène, c'est aujourd'hui le début
de Marie-Magdeleine^ drame sacré auquel je songeais déjà ». C'est aussi à Subiaco que, trente ans auparavant, Berlioz avait vu des brigands, entendu àes pifferari et joué de la guitare et du tambour de basque. C'est là qu' « un ragazzo aux vigoureux poumons criait de toute sa force une chanson d'amour sous les fenêtres de sa ragazza, avec accompagnement d'une énorme mandoline, d'une musette et d'un petit instrument de fer... qu'ils appellent dans le pays stimbalo ». Il y a donc une musette dans les deux récits, mais combien plus étoffée chez le grand romantique !
Massenet s'enthousiasme pour Capri où il fait aussi des provisions d'émotions futures. Durant un séjour de deux mois à Venise il esquisse sa Première suite d'orchestre, tout en écoutant, le soir, « Tétrange sonnerie » des trompettes autrichiennes qui émigrèrent, vingt-cinq ans plus tard, en Espagne, pour cuivrer le quatrième acte du Cid.
Saluons son infatigable labeur. Ses envois réglementaires à l'Académie des Beaux-Arts en témoignent copieusement : Une Ouverture symphoiiique^ un Requiem à 4 et 8 voix, accompagné par Torgue, le violoncelle et la contre-basse —
demeuré inédit, — Fébauche d'une Esméralda qui probablement n'aurait rien eu à redouter de celle de M^^® Louise Bertin, d'autres ouvrages encore, enfin sa Marie-Magdeleine.
Le 17 décembre i865 il fait ses adieux à la Ville éternelle, et, après quelques arrêts dans les cités qu'il souhaitait revoir, il revient à Paris. Mais dès lors il esta quelqu'un », et le public se trouve bientôt admis à juger de sa valeur. Le 24 février 1866, le Casino de la rue Cadet, que dirige le cornettiste Arban, exécute une suite d'orchestre intitulée Pom/>e7û!, comprenant un Prelude, une danse grecque placée sous le patronage d'Éros, lequel ne discontinuera guère sa protection aux inspirations du musicien, un Chœur funèbre et une Bacchanale. La Revue et Gazette musicale goûte fort cette tentative où elle croit retrouver « la touche vigoureuse de Berlioz et son horreur des lieux communs... C'est une description, un programme suivi pas à pas, avec des accents tantôt grandioses, tantôt naïfs, quelquefois exagérés dans leur expression, mais toujours vrais. Nous avons été frappés de l'habileté de l'instrumentation, vraiment surprenante chez un jeune homme, que le sentiment doit guider plus encore que l'expérience m.
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Encore cette vertu, prématurée peut-être, mais dont le public aurait eu grand tort de se plaindre. Aussi bien n'y songeait-il point.
C'est ensuite, au concert des Champs-Elysées, deux Fantaisies pour orchestre : Noces flamandes, et le Retour de la caravane. Entre temps paraissait le premier de ces recueils mélodiques sur lesquels se portera plus loin notre analyse : Poème d'avril, La publication n'en fut guère aisée. A cette époque les grands éditeurs de musique n'avaient pas encore commencé de rechercher, pour les mettre en lumière, les talents inconnus ou méconnus \ En dépit d'une lettre d'introduction écrite par Reyer, l'éditeur Choudens éconduisit le porteur du manuscrit, sans même lui donner le temps de le déplier. Son confrère Flaxland agit de même. Ireper exempla deorum. Ainsi fit également leur confrère Brandus. Jusqu'ici tout est normal et logique. Ce qui l'est moins, c'est la rencontre d'un jeune et petit éditeur « à la figure intelligente «, qui offrit au pauvre désemparé... d'éditer ses ouvrages. C'était Georges Hartmann, qui n'a pas, que je
1 Rappelons-nous ce passage d'une lettre de Schubert : « si seulement on pouvait espérer quelque honnêteté des éditeurs de musique, ...ces misérables marchands. «
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sache, laissé de nombreux imitateurs. De ce fait, sans doute, naquit chez Massenet cette foi au miracle qui devait plus tard lui inspirer le Jongleur de Notre-Dame. Le Poème d'avril fut donc édité, sans que l'auteur y récoltât deux décimes, il est vrai, mais aussi sans qu'il eût à en verser un seul. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable . D'ailleurs l'argent vint à son tour. Peu de temps après, l'éditeur Girod ne craignait pas d'acheter à Massenet une suite de Pièces de genre au taux d'un louis la page. Deux cents francs à la fois versés à un prix de Rome déjà joué dans les grands concerts, c'était aussi beau qu'inattendu ! C'était en tout cas fort utile, carie musicien nouvellement marié devait compter avec les nécessités de la vie. Installé à Fontainebleau avec sa jeune femme, il faisait alterner la composition avec les leçons qu'il allait, plusieurs fois par semaine, donner à Paris.
Le 24 mars 1867, la suite d'orchestre rapportée de Venise est applaudie aux concerts Pasdeloup, et bientôt après s'ouvrent les portes de rOpéra-Gomique, en vertu d'un article du cahier des charges obligeant ce théâtre à héberger pendant la durée d'un acte, une fois l'an, un prix de Rome revenu à Paris. Dans Tespèce ce fut la
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Grancitante^ dans laquelle Félix Clément reconnaît « une musique bien faite, intéressante et révélant de fortes études musicales ». Reyer y trouvait « d'excellentes qualités mélodiques, une grande habileté dans le maniement de l'orchestre, de l'entrain et de la verve ». Marie Heilbron qui, dix-sept ans plus tard, devait incarner ManoUy chantait cet ouvrage aux côtés de Gapoul.
Cependant, toujours infatigablement laborieux Massenet travaillait en vue de concours officiels : Une cantate solennelle : Paix et Liberté, célébrant la gloire de l'Exposition universelle, fut exécutée le i5 août au Théâtre lyrique. D'autre part, ayant mis en musique le livret de la Coupe du roi de Thulé^ sur lequel s'était aussi exercé le médiocre talent d'Eugène Diaz, il se vit classé après ce compositeur, ce qui surprit tous les naïfs qui croyaient à la clairvoyance des jurés et à la valeur des concours. Au surplus les tessons de la coupe brisée ne furent point perdus et se disséminèrent à travers des œuvres subséquentes. Voici venue la guerre de 70, sans laquelle la Coupe eut été intégralement exécutée à Weimar. Massenet revêt Tuniforme. Il revoit les feuillets d'un opéra demeuré inédit : Méduse^ lequel rejoint un Manfred également enseveli dans
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l'ombre ; puis il continue d'écrire : le Roman d'Arlequin précède les Scènes hongroises^ fort bien accueillies, en 1871, au Cirque d'hiver. « M. Massenet, écrivait à leur sujet Arthur Pougin, est avant tout un coloriste : il manie Torchestre avec une aisance et une délicatesse que Berlioz eut admirées, et il arrive à être pittoresque même lorsque sa pensée n'a rien de saillant... » Sur quoi le critique émetlait le vœu d'entendre bientôt une symphonie du jeune compositeur. Mais celui-ci se chargea de le désabuser : « J'ai, lui confia-t-il, essayé une fois ; mais j'ai trop mal réussi pour pouvoir supposer que le désir m'en revienne. J'ai fait une symphonie régulière pendant le siège de Paris ; plus tard j'ai prié M. Pasdeloup de l'essayer avec son orchestre, et j'ai vu que j'avais fait complètement fausse route; j'ai donc renoncé à la faire exécuter... V œuvre était mauvaise parce quelle devait Vêtre. D'ailleurs, je crois que je n'ai pas le tempérament d'un symphoniste : pour faire une bonne symphonie, il ne s'agit pas d'avoir beaucoup d'idées, mais de les développer avec art, de s'en servir longuement, de jouer avec elles, si l'on peut dire, d'en tirer tout ce qu'elles peuvent donner. Ce n'est point là ma nature; cela m'ennuie au contraire
de délayer ma pensée, de la morceler, de la poursuivre sans cesse, d'y revenir quand même. Ce que j'ai à dire musicalement, il faut que je le dise rapidement, avec force et concision ; mon discours est serré, nerveux, et si je voulais parler autrement, je ne serais plus moi-même. Je me vois donc plus fait pour Topera que pour la symphonie. »
« Il n'y avait rien à répondre à cela, et Ton voit que Massenet se connaissait », conclut Pougin. Peut-être cependant eût-il été possible de répondre que de grands symphonistes ont su employer « un discours serré et nerveux », et détester ce délayage delapensée, que Massenet n'a malheureusement pas toujours su éviter, oubliant alors cet amour de la force et de la concision dont il se targue ici, non sans quelque naïveté.
Une bonne fortune semble se présenter à lui en 1872. Un ballet à écrire sur un libretto de Théophile Gautier : le Preneur de rats de H ameln. Mais le titre choqua le directeur de l'Opéra et son maître de ballets ; le projet s'écroula sans retour. Un autre se présenta dont Tissue ne fut guère plus heureuse : Il s'agit de la mise en musique d'un Don César de Bazan^ tiré du fameux
Massenet. a
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drame de Dumanoir et d'Ennery où avait brillé Frédéric Lemaître. La partition fut achevée en six semaines et jouée le 3o novembre 1872 à rOpéra-Gomique. Treize représentations suffirent à remplir sa carrière, et à vrai dire elle n'en comportait pas davantage.
Une revanche ne tarda point à s'offrir : Un directeur de théâtre, également épris de beaux vers et de belle musique (saluons ce prodige au passage), M. Duquesnel, ayant résolu de représenter les Erinnyes^ de Leconte de Lisle, confia à Massenet la périlleuse besogne d'y adjoindre quelques décorations sonores : un prélude, un entr'acte, deux mélodrames. Le quatuor, des trombones et des timbales composaient l'orchestre, que conduisit Edouard Colonne. La première représentation eut lieu à rOdéon le 6 janvier 1873. Lorsque, trois ans plus tard, les Erinnyes furent reprises à l'Opéra national lyrique, la partition s'était enrichie de chœurs et d'airs de ballet. En outre l'instrumentation en avait été complétée, et l'ensemble constituait une très belle œuvre évocatrice et pittoresque.
En assistant à cette reprise, un critique avisé ^
I. Saint-Arroman(dans la Chronique musicale, i"^"" juin 1876).
se remémorait les impressions de la première, « Ce soir-là le public de TOdéon offrait un spectacle curieux. Deux sectes spéciales occupaient le plus grand nombre de places. C'était le Parnasse étroitement mêlé aux jeunes musiciens de Tavenir... La toile se leva sur un décor superbe (M. Duquesnel avait monté les Erinnyes avec un soin digne de tout éloge), et le drame terrible et grandiose commença... Ce fut un grand succès d'œuvre et d'interprétation. Le vrai public fut enthousiasmé. Nous emportâmes de celte audition un sentiment d'admiration profonde. Avant et depuis les Erinnyes^ rien ne nous a donné une émotion comparable. La chaude et vigoureuse poésie de M. Leconte de Lisle et la musique élevée de M. Massenet sont demeurées une œuvre de toute beauté et unique.
« M. Vizentini vient de monter au Théâtre lyrique cette tragédie qui n'obtint pas à TOdéon un succès d'argent. M. Massenet a ajoutée sa partition une ouverture, des ballets et une marche, les mélopées de la première manière ont fait place à des morceaux complets. A dire le vrai, je préférais le ton général de la première manière. La couleur antique était plus respectée, l'œuvre était plus typique, plus homogène. C'était plus
grand, plus pur de lignes, plus sévère, plus grec. Les pages nouvelles écrites par M. Massenet ont moins de charme que les anciennes ; mais il y circule un souffle puissant et dramatique de premier ordre. L'ouverture, dont Tarchitecture originale est excellente, a plu beaucoup, les airs de ballet sont distingués et délicats. Je signalerai tout particulièrement un entr'acte plein de fraîcheur et de grâce. La pensée de ce bijou symphonique est d'une finesse extrême et les détails sont ciselés avec un soin délicieux. » Cependant le critique se plaint des chœurs qui sonta obscurs et manquent d'air et de franchise ». Au reste, Topinion commune était assez exactement représentée par cet article ; nous nous réservons de revenir plus tard sur certains points qui demandent quelques réflexions.
Sans doute Massenet s'était montré remarquable illustrateur musical d'un poème qui ne convenait pas entièrement à son tempérament. Il allait maintenant se livrer tout entier dans un genre nouveau, ou du moins entièrement renouvelé, et cela grâce à l'étonnant Hartmann, cet éditeur à jamais mémorable S et qui, non con-
I. Nommons cependant à côté de lui l'éditeur russe Belaïeff, lequal, bien que fort riche, se proposa un noble but. « Il se
tent d'éditer les œuvres des musiciens de valeur, prétendait aussi les faire entendre du
public !
« Homme de goût, intelligent, actif, a dit de lui Charles Malherbe, il avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'instinct inné de Tœuvre d'art; il la pressentait et devinait avec un merveilleux coup d'œil le sol où elle pouvait germer... Gomme il possédait cette force mystérieuse, faite de charme et d'autorité, qui attire et s'impose, il avait promptement réussi à grouper autour de lui presque tous, disons même tous les talents de la jeune école. Il commandait alors à une troupe qui comptait dans ses rangs Georges Bizet, GésarFranck, Léo Delibes, Ernest Guiraud, Edouard Lalo, de Gastillon, Benjamin Godard, tous hélas! disparus; et parmi les vivants MM. Saint-Saëns, Massenet, Th. Dubois, Paladilhe, Victorin Joncières, pour ne parler que des maîtres.
(c Un jour vint où il ne suffit plus à ce hardi novateur de vendre du papier noirci de notes. Il voulut produire au dehors les œuvres que
fit organisateur de concerts et éditeur d'œuvres musicales, sans escompter de profits pour lui-même ». (Rirasky- Korsakow, Ma vie musicale).
ai MASSEXET
ce papier représentait, donner la vie à ces notes, répandre enfin dans la foule le nom de tant de jeunes compositeurs qu'elle avait trop longtemps ignorés.
« Alors il loua pour le dimanche la salle de rOdéon ; il recruta un orchestre dont il confia la direction à M. Edouard Colonne, et, bravement, plus riche d'espoir que d'argent, il ouvrit, le 2 mars 1873, le Concert national, en donnant une première matinée. Telle est l'origine de V Association artistique \ »
Heureuse époque : âge d'or où un éditeur et un orchestre sans pécune éditaient et jouaient de la musique musicale, par où il faut entendre le contraire de telle « musique » actuelle ayant pour objet de reproduire a exactement ce qu'on subit dans les fêtes foraines, quand on se trouve au milieu de trois ou quatre orchestrions ne s'accordant pas ensemble "■. » Il est vrai que le résultat financier de l'entreprise Hartmann fut désastreux. Que voulez-vous ! Il n'y a peut-être (sauf exceptions rarissimes), que la comédie de Ponsard qui soit parvenue à associer l'Honneur et