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Charles Malherbe. Trente ans de concerts (i873-i8o

2. Saint-Saëns (Extrait d'une lettre publiée dans les Annales).

l'Argent, — et encore n'est-ce que sur son titre.

Huit séances cependant furent données, à compter du 9 mars 1873. La dernière, celle du vendredi saint 1 1 avril, fut consacrée à la première audition de « Marie-Magdeleine , drame sacré en trois actes et quatre parties, poème de Louis Gallet, musique de Jules Massenet ».

« Drame sacré », entendez bien, et non pas « oratorio » . Tragédie pieuse dans laquelle Famour divin et Tamour humain voisinaient dételle façon que la partie féminine de l'auditoire y put trouver son compte sans trop froisser, nous ne dirons pas ses convictions, mais ses opinions religieuses ; chapitre de la Vie de Jésus de Renan traité par une musique correspondant au texte. La Chronique musicaley cette fois par la plume de Marcello, constata qu' « une foule élégante se pressait au Concert spirituel de l'Odéon pour entendre le nouveau drame sacré. L'œuvre était belle ; elle produisit une grande impression, le compositeur avaitfait preuve d'un talent peu ordinaire ; le public l'applaudit avec enthousiasme, et la soirée ne fut pour lui qu'une longue ovation». Bizet, un véritable ami etunjuge qualifié, écrivit à Massenet : « ... jamais notre école moderne n'avait encore rien produit de sem-

blable ; tu me donnes la fièvre, brigand ! Tu es un fin musicien, va ! Ma femme vient de mettre Marie'Magdeleinesous clef, ce détail est éloquent. Diable ! tu deviens singulièrement inquiétant ! Sur ce, cher, crois bien que personne n'est plus sincère dans son admiration et dans son affection que ton Bizet ». Reyer, d'autre part, loua a cette œuvre gracieuse et forte, pleine d'élévation et de poésie chrétienne qui, toute proportion gardée, fera pour la jeune renommée de M. Jules Massenet ce que l'Enfance du Christ a fait pour la gloire d'Hector Berlioz ». Massenet remercia chaleureusement le critique du Journal des Débats, sans lui tenir rigueur d'une légère flèche du Parthe, envoyée, pour conclure, à Tinfortuné Don César de Bazan. Dans la seconde des deux lettres destinées à exprimer son exubérante gratitude, il parlait de ce la joie glorieuse » que lui causait Testime du maître. « Je suis heureux, ajoutait-il en terminant, que mon travail vous ait plu. »

Un tel succès indiquait une voie à suivre : Louis Gallet, le librettiste de l'heureuse pécheresse repentante, passa aisément du Nouveau à l'Ancien Testament, et choisit pour héroïne notre mère commune. Celle-ci ne fut pas moins

bien accueillie que ne l'avait été sa descendante. Gounod sur-le-champ escalada son trépied, et, à l'instar du grand-prêtre Joad, se mit à vaticiner (( au son de la symphonie de tous les instruments )), ainsi que l'indique Racine. Eve avait été jouée pour la première fois au Cirque des Champs-Elysées, par la Société de THarmonie sacrée, sous la direction de Charles Lamoureux, le iSmars 1875. Trois jours plus tard, Massenet recevait de l'auteur de Mireille l'homélie suivante :

Cher ami,

Si je n'avais pas égaré votre carte (et par suite votre adresse), que j'ai, du reste, cherchée pendant un bon quart d'heure dans le testaccio de mes papiers, je vous aurais dit, dès avant-hier, la joie vive et l'émotion profonde que m'ont causées l'audition et le succès de votre Eve.

Le triomphe d'un élu doit être une fête pour l'EgHse. Vous êtes un élu, mon cher ami : le Ciel vous a marqué du signe de ses enfants ; je le sens à tout ce que votre belle œuvre a remué dans mon cœur !

Préparez-vous au rôle de martyr ; c'est celui de tout ce qui vient d'en haut et gêne ce qui vient d'en bas. Mais ne gémissez point et ne soyez pas triste. Souvenez-vous que quand Dieu a dit : « Celui-ci est un vase délection », il a ajouté : « et je lui montrerai combien il lui faudra souffrir pour mon nom. )>

Sur ce, mon cher ami, déployez hardiment vos ailes et

confiez-vous sans crainte aux régions élevées où le plomb de la terre n'atteint pas l'oiseau du ciel.

A vous de tout mon cœur, Ch. GouNOD.

Dans son mystique enthousiasme, Gounod comparait tout bonnement Massenet à saint Paul, encore qu'il y eût quelque différence entre le chemin de Damas et celui de l'Institut. Le jeune vase, encore bien éloigné du moment de son élection, dut se sentir flatté et aussi un peu troublé. Il est à supposer néanmoins que le fait d'avoir si aimablement chanté les joies et les douleurs de la première épreuve humaine ne constitua point, aux yeux du chanteur, une adéquate préparation à ce rôle de martyr. Et c'est pourquoi il n'afticha aucune tristesse et ne se livra pas à de lugubres gémissements. 11 ne tenait nullement à souffrir, et se réjouissait, ainsi qu'il convenait, d'un second succès dû à une musique religieusement idyllique et pieusement mondaine.

Toutefois, il eût été imprudent de s'en tenir exclusivement à ce genre. Massenet transporta donc en même temps à l'orchestre ses dons d'évocateur coloriste, et les Scènes pittoresques ainsi que les Scènes dramatiques — les premières

surtout — témoignèrent une fois encore de son habileté et de sa fécondité. L'ouverture de Phèdre appartient à la même période (1873-74). Entre temps il n'avait cessé de produire, soit des recueils de « poèmes », soit des mélodies détachées ; il continuera d'en écrire pendant toute sa carrière, utilisant ainsi les instants de loisir que lui laissent ses compositions symphoniques et théâtrales.

Ces dernières surtout le préoccupaient. Les spectres de Méduse et de Don César de Bazan se dressaient devant lui, réclamant une vengeance bien due à leur trépas prématuré. Il avait songé à la funèbre histoire des Templiers^ et deux actes consacrés aux infortunés compagnons de Jacques de Molay étaient enfin écrits : « La pièce, nous confîe-t-il, était fort intéressante, mais elle me mettait, par ses situations historiques, dans une voie déjà parcourue par Meyerbeer ». 11 eût pu ajouter : et aussi par Halévy, Verdi, Bellini Auber, Donizetti et bien d'autres encore. Toujours est-il qu'après en avoir conféré avec Hartmann, il déchira ses deux cents pages et les jeta au feu, ce dont se réjouirent sans doute les mânes de Philippe le BeP. Le librettiste de Marie-

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