‹ MassenetChapitre 5 sur 36 · I. Le livret des Templiers fut ensuite mis en musique par · texte numérisé non relu

I. Le livret des Templiers fut ensuite mis en musique par

Magdeleine, Louis Gallet, lui ouvrit de nouveaux horizons en lui proposant le plan de ce qui devait être le Roi de Lahore.

Et voici qu'un funeste événement va permettre à Massenet de conquérir la scène sans devoir la disputer à un rival digne de lui. Georges Bizet meurt le 3 juin iSjd. Le 3i octobre de la même année, Edouard Colonne et son orchestre consacrent leur première séance de la saison au jeune maître prématurément disparu. Des vers de Louis Gallet, déclamés par Galli-Marié, la créatrice de Carmen, sont accompagnés en sourdine par Fadmirable Adagietto de VArlésienne. Et un Lamenta composé par Massenet joue le rôle d'oraison funèbre.

Le Roi de Lahore se dégageait peu à peu des ombres du plan primitif. Il s'agissait cette fois d'un « grand opéra en cinq actes », et il importait que Tapparition de cet ouvrage fût saluée par un succès décisif, sans quoi le musicien eût probablement été exilé pour longtemps, sinon définitivement, de la scène. L'enjeu était considérable, mais la partie s'annonçait bien. L'Opéra, dirigé alors par Halanzier, avait accueilli le monarque

LitoUr, et représenté avec un succès médiocre à Bruxelles» en janvier 1886.

indou, et il s'agissait, pour celui-ci, de vaincre ou de périr. Un entrefilet de la Musique, du 21 octobre 1876, exposait nettement la situation, en ces termes, d'ailleurs empreints de bienveillance :

« L'Opéra, où M. Lassalle s'est montré dernièrement dans Don Juan^ s'occupe activement des études du Roi de Lahore, le nouvel ouvrage de M. Massenet, qui doit passer dans le courant du mois de février prochain, et qu'on monte avec le plus grand luxe. M. Massenet, très anxieux sur le sort réservé à son œuvre, très préoccupé de l'effet que pourront produire sur le public les nouveautés et les hardiesses qu'il a pu se permettre, donne, on le comprend, les plus grands soins à ces études. Le jeune maître, qui possède toutes les sympathies du public, n'a pas moins celle de ses interprètes, qui se montrent pleins de zèle et de bonne volonté pour le seconder. »

Tout cela est exact. Les auteurs — le musicien surtout — étaient anxieux, le directeur zélé, les acteurs dévoués etle public sympathique. L'heure décisive sonna enfin, et la première représentation eut lieu le 27 avril 1877, sans avoir été précédée d'une répétition générale où le public et la critique fussentadmis. Halanzier,

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s'il n'était point artiste — et que ferait, je vous prie, un artiste à la tête de TOpéra et de son cahier des charges ? — possédait un sens très fin des réalités : « Quand il s'agit, expliquait-il, de l'œuvre d'un maître, on peut, à la rigueur, livrer au public le secret des derniers travaux; il n'en est pas de même avec un jeune compositeur, dont l'avenir tout entierdépend d'une impression, qui peut être plus ou moins bonne et sur laquelle on revient toujours très difficilement. Dans la circonstance présente... j'ai tenu à ne présenter l'œuvre de M. Massenet qu'après lui avoir consacré tous mes soins jusqu'au bout. » Concluez de ceci que « le vrai public», comme disait le bon Sarcey, serait indéniablement flatté d'être mis face à face avec la nouvelle œuvre, sans avoir à attendre qu'elle eût passé par la douane de la critique ^

De si grandes espérances, aidées d'une si judicieuse politique, ne pouvaient que rendre favorables les dieux de l'Inde. Le succès fut réel, et de France passa en Italie, où Rome et Turin offrirent

I. Le lendemain de la « première », Massenet reçut de Charles Garnier le billet suivant ; « Je ne sais pas si c'est la salle qui fait de bonne musique ; mais, sapristi ! ce que je sais bien, c'est que je n'ai rien perdu de ton œuvre et que je la trouve admirable, ça, c'est la vérité.

ton Carlo. »

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au Roi de Lahore une chaleureuse hospitalité. Ce furent ensuite Bologne, Venise, Gênes et d'autres villes de la péninsule. De là l'ouvrage émigra vers la Hongrie, l'Autriche, l'Espagne et l'Angleterre. Mais revenons à Paris. Trente représentations en 1877 prouvent assez que le public se montra sensible aux charmes du nouvel opéra, en dépit des efforts d'une partie de la presse. Il était convenu alors que Massenet ne pouvait écrire que des oratorios. La même affirmation s'adressa d'ailleurs au Samsonet Dalila de G. Saint-Saëns. Le Dictionnaire lyrique de Clément et Larousse, qui représente une opinion moyenne, regrette de voir le livret, « d'un caractère grandiose et hyperbolique », manquer de ce « côté humain qui touche le cœur du spectateur ».

Le cœur humain de qui, le cœur humain de quoi ?

eût redit Musset en entendant formuler ce reproche. Toutefois, « la forme en est poétique et il offre des vers favorables à la musique ». En outre il convient aux « tendances naturelles ducompositeur, telles qu'elles se sont manifestées jusqu'ici dans ses précédents ouvrages, tour à ioxxv \ia^Qi\xQ\x?>Q^e\.empreintes d' une certaine religiosité y> .Ko\x^ Y y o'ûk î Et puis, comme de raison,

le spectre qui avait auparavant surgi devant Bizet était derechef évoqué pour la mise en garde du public contre les excès possibles de son heureux émule : « Au cinquième acte... la musique est subordonnée exclusivement au drame, d'après une théorie d'outre-Rhin acceptée et mise en œuvre par nos compositeurs français avec trop de docilité... Comme dans les opéras de M. Wagner, M. Massenet a reproduit, çà et là, des phrases caractéristiques qui donnent, il est vrai, une sorte d'unité à Tœuvre dramatique. Cet effet a été souvent employé par les plus grands maîtres avant M.Wagner, mais avec discrétion », etc.

Quoi qu'il en fût, le Rubicon était franchi ; Massenet avait conquis une situation définitive, et s'était classé « maître ». L'année suivante confirma cette situation et affermit les privilèges de cette maîtrise.

D'abord, le i8 octobre 1878, il vint, sur la proposition de son ancien professeur Ambroise Thomas devenu directeur du Conservatoire, occuper la chaire de composition musicale laissée vacante par la mort de François Bazin, celuilà même qui l'avait mis jadis à la porte de cette même classe. Et, le 3o novembre suivant, la place du même Bazin lui était dévolue à Tlnstitut par le

vote des membres de l'Académie des Beaux-Arts. La lutte fut chaude. Mais enfin le jeune musicien fut victorieux au second tour de scrutin, dixhuit suffrages lui ayant été accordés sur trentequatre votes. Revêtu de Fhabit vert, il pouvait, tel Ruy Blas, marcher «vivant dans son rêve étoile M » Et ces deux bonnes fortunes lui venaient échoir presque simultanément, parce que Bazin s'était avisé de mourir, après avoir été si peu vivant ! Le compositeur de Madelon et du Malheur d'être jolie, Fauteur d'un honnête traité d'harmonie, cédait à son « mauvais élève » Massenet, son laboratoire musical et son brevet d'immortalité provisoire !

Nous dirons plus tard ce que fut l'enseignement du nouveau maître. Les travaux de celui-ci ne souffrirent, du fait de ses absorbantes occupations, nul retardement. Un troisième oratorio fut présenté aux concerts de TOpéra, le 22 mai 1880 : la Vierge, Son caractère discret et ses teintes atténuées se trouvaient-ils en trop évi-

I. Massenet fut élu par dix-huit voix contre treize données à Saint-Saëns, qui reçut le soir même ce courtois télégramme de l'heureux vainqueur : « Mon cher confrère, l'Institut vient de commettre une grande injustice ». L'auteur de Samson et Dalila entra à son tour dans la phalange des immortels en 1881, en remplacement de Reber.

dente opposition avec le rutilant bazar qui lui donnait l'hospitalité? Il est possible ^ En somme le public sembla ne rien comprendre à l'œuvre nouvelle, ce dont Fauteur se montra fort marri. Un autre sujet, également emprunté — oh ! très vaguement — à l'Ecriture sainte, allait donner naissance à un ouvrage bien difFérent. Nous voulons parler d'Hérodiade. L'origine en est assez obscure. Un livret dii au poète italien Zanardini était né de VHérodias de Flaubert, et Massenet l'avait mis en musique. Cependant l'Italie n'ea eut point la primeur : deux Français, Paul Milliet et Henri Grémont (pseudonyme d'Hartmann) le firent passer en notre langage, non sans d'assez importantes modifications. Il s'agissait maintenant d'assurer la représentation de l'œuvre nouvelle. L'Opéra, dirigé par Vaucorbeil, succès--

I. C'est l'opinion d'Arthur Pougin, de qui nous tenons aussi cet intéressant détail : « J'ai relevé ceci sur la partition dor— chestre manuscrite de la Vierge^ au bas de la première page du prélude intitulé le Sommeil de la Vierge :

(( Je désire que ce morceau soit exécuté à l'occasion de. mon enterrement ».

« Eté 1878, Fontainebleau. »

Et au bas de la dernière page de la partition :

'(. aa août 1878 »

« 10 heures du matin » .

J. Massenet.

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seur d'Halanzier, le refusa. Le nouveau directeur, délicat et pudique, ainsi qu'ils le sont tous, en estima le sujet peu convenable. D'autre part, rOpéra-Gomique ne jouait alors, si bizarre que cela puisse paraître, que des opéras-comiques. Heureusement la Belgique s'offrait, toujours prête à nous faire connaître nos propres musiciens, dont nous recevons ensuite, de ses mains généreuses, les ouvrages par nous dédaignés, mais que son certificat nous porte ensuite à bien accueillir. Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles demanda, obtint et monta Hérodiade^ dont la première représentation eut lieu le 19 décembre 1881. L'exécution fut remarquable et le succès éclatant. Soixante fois le public accourut et remplit la salle, amené par des trains de plaisir qu'envoyaient les principales cités belges. Un si bel exemple ne devait pas être perdu pour nos intelligents directeurs, et en effet, vingtdeux ans plus tard, le théâtre de la Gaîté représentait enfin /feVot/jûc^e devant le public parisien ^

I. En 1884 avaient eu lieu, au Théâtre italien, installé pour une brève période au Châtelet. quelques représentations de l'œuvre primitive en sa version originale.

Enfin, le 24 décembre 1921, l'Opéra s'est annexé Hérodiade, dont les principaux rôles ont été tenus par M"^s Heldy et Charny, MM. Franz, Piouard, Journet, sous la direction

En revanche une autre héroïne, assurément plus sympathique, lui avait été présentée, entre la naissance et la résurrection de la courtisane asiatique : Manon, dont il suffit de prononcer le nom pour éveiller l'enthousiasme de nos dilettantes. Henri Meilhac et Philippe Gille avaient assez adroitementtiré du célèbre roman de Tabbé Prévost le livret qui pût le mieux convenir à rinspiration de Massenet. L'Opéra-Gomique donna, le 19 janvier 1884, la première représentation de cette œuvre charmante, du reste interprétée à souhait. Le succès en fut complet et sans appel. La mort de la principale interprète, Marie Heilbronn, en interrompit momentanément le cours après une centaine d'auditions. Puis, en 1887, le théâtre devint la proie des flammes, et Manon dut attendre la reprise de ses aventures, lesquelles n'ont cessé depuis lors de passionner le public.

Le Ciel avait été dérobé à Corneille par les trois librettistes d'Ennery, Gallet et Blau, qui commirent la regrettable imprudence de mêler à leurs vers quelques-uns de ceux du grand

de M. Philippe Gaubert. Entre deux actes a été exécuté VHyménée d'Esclarmonde, dirigé par M. Gustave Charpentier, président du Comité constitué pour préparer l'érection d'un monument à Massenet.

tragique. L'exemple d'Horace et des Guriaces eût dû pourtant leur enseigner qu'il ne suffit point d'être trois pour venir à bout d'un seul, lorsqu'il est incomparablement plus fort et mieux armé. L'ouvrage, honorablement accueilli, fut représenté sur la scène de l'Opéra le 3o novembre i885.

Quatre années s'écoulèrent avant la naissance à' Esclar inonde^ « opéra romanesque » dont les paroles sont dues à Alfred Blau et Louis de Gramont qui s'inspirèrent d'un vieux roman de chevalerie : Partenopeiis de Blois. Elle eut lieu à rOpéra-Gomique le i5 mai 1889. La critique ne fut pas en général favorable à cette féerie, et M. Camille Bellaigue résuma fort nettement les réserves qu'elle comportait : « L'œuvre de M. Massenet nous paraît manquer de simplicité, d'unité et d'élévation. Elle trahit trop la recherche, instinctive ou préméditée, de l'effet. Dans la partition comme dans le poème, trop de fleurs, de pierreries, trop de fantasmagories et de trucs, une crainte presque constante du naturel et de la spontanéité. » Et cependant Esclarmonde demeura pour Massenet la partition la plus chère, son enfant de prédilection. Ajoutons que le public — mais nous étions, il est vrai, en

période d'exposition universelle — fit en sorte que la centième représentation fût dépassée !

Le Mage était du, pour le poème, à un écrivain autrefois poète, M. Jean Richepin. Mais, sous les espèces d'un livret d'opéra, rien ne ressemble plus à un librettiste ordinaire qu'un vrai poète. Or donc, le Zoroastre du pittoresque romancier Marion Grawford avait suggéré à l'auteur des Blasphèmes une action théâtrale, laquelle fut produite, avec un notable insuccès, sur la scène de l'Académie nationale de musique, le i6 mars 1891. La critique ne s'avisa guère de la défendre. Arthur Pougin, si chaud admirateur de Massenet, après quelques tièdes éloges sur les rares « épisodes agréables )), constate que « l'œuvre en son ensemble est froide, sans relief, sans caractère et sans nouveauté ». Seul Oscar Comettant eut le courage d'assister à plusieurs des représentations : « Plus j'ai étudié cet opéra, et plus j'ai été impressionné par sa merveilleuse beauté. L'individualité du travail, sa passion, sa grâce et sa délicatesse, son originalité quant à la forme et à l'harmonie » le charment au point de lui enlever la parole. Soit! Gomme disait Berlioz : « On ne peut pas mécontenter tout le monde ! »

Mais quelle victoire allait faire oublier cette défaite ! Werther, écrit depuis plusieurs années, apparut enfin ! De même que la Belgique avait recueilli Hérodiade, dédaignée par notre Opéra, TAutriche recueillit Werther^ dédaigné par notre Opéra-Comique. Le vif succès àe Manon à l'Opéra impérial de Vienne détermina une offre qu'acceptèrent les auteurs. Hartmann, Milliet et Edouard Blau furent traduits en allemand par M. Max Kalbeck, ce qui ne pouvait que flatter l'ombre auguste de Goethe. Poème et musique triomphèrent le 16 février 1892, triomphe qu'avaient fait espérer les plus encourageants préliminaires. Massenet lui-même s'est plu à les conter avec la plus vaniteuse modestie. Il entre, dès son arrivée à l'Opéra viennois, dans le cabinet du directeur. Tous les artistes se lèvent et saluent. Le maître du lieu prononce d' « aimables et trop élogieuses paroles. C'est intimidant comme une réception officielle! » Le compositeur est conduit au piano, il s'assied : « J'allais frapper le premier accord... A ce moment une émotion intense m'envahit. Le cœur me battit à se rompre... » Il songe à sa responsabilité, à la terrible partie qui va se jouer. Loin de son pays, il représente Tart musical français, tout en ayant

conscience de l'honneur immérité qu'on lui fait. Seuls, deux maîtres avant lui — « indiscutables ceux-là, )i — Verdi et Wagner, ont été l'objet d'une aussi haute et aussi précieuse distinction. « Toutes ces pensées, d'un coup, montèrent à mon cerveau, les larmes me vinrent aux yeux, et... tout bêtement, comme une femmelette... je me mis à pleurer !.., » Il fit bien, car

Les larmes qu'on ne pleure pas Sur notre âme retombent toutes...

« Des prévenances et des délicatesses exquises » ne tardèrent pas à sécher cette humide émotion, et le maître exécuta au piano sa partition entière. « Telle fut, à Vienne, la première audition de Werther ».

Garvalho n'était point doué d'un caractère obstiné, et dès que les Autrichiens lui eurent affirmé, par leurs applaudissements, et confirmé par Tétat des recettes qu'encaissait Werther, la valeur de celui-ci, il nliésita plus à offrir au public français la seconde primeur, si Ton ose ainsi dire, de la nouvelle œuvre du maître français. Que diable ! un théâtre « national » doit tout de même gagner sa subvention. Werther attendit moins longtemps que ne l'avait dû faire l'épouse

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d'Hérode Antipas, et le i6 janvier 1893, les Français, ne pouvaient plus rien envier aux Viennois K Toutefois cinquante représentations suffirent dès l'abord à satisfaire leur curiosité. Pendant dix années le romantique amoureux suspendit le cours de ses suicides, qui ne reprit qu'en 1908 seulement, mais cette fois à la satisfaction générale et avec une régularité qui depuis lors ne s'est jamais démentie.

Massenet désormais va composer sans relâche, et donner des preuves sans cesse renouvelées d'une extraordinaire fécondité.

Voici Thaïs, dont le livret est emprunté par Louis Gallet au roman de M. Anatole France ^ Cette « comédie lyrique » est écrite en a prose mélique », à ce qu affirmait, du moins, M. Gevaërt. On dit maintenant « prose rythmée » ; autrefois Ton disait tout bonnement « vers blancs »,

1 Si, cependant, car ceux-ci ont pu entendre et voir sur la scène de leur Opéra impérial, le 21 février 1892 - cinq jours après Werther — un ballet, ou plutôt une « légende mimee et dansée « en un acte, de C . de Roddaz et E. Van Dyck, musique de Massenet, que Paris n'a pas encore juge bonde représenter, et qui est intitulée le Carillon.

2 L'illustre écrivain, ravi de la musique dont Massenet avait paré le poème fils de son roman, le qualitia de « maître adorable ». Il le remercia d'avoir « élevé au premier rang des héroïnes lyriques la pauvre Thaïs », ajoutant : « Vous êtes ma plus douce gloire. Je suis ravi ».

^t c'est là une manière de<( poésie «fort commode pour ceux qui sont incapables d'en pratiquer une autre. Thaïs se produisit sur la scène de rOpéra le i6 mars 1894, et peu à peu s'y acclimata, non sans avoir subi d'assez importantes modifications.

Passons sur l'aimable Portrait de Manon (donné à TOpéra-Comique le 8 mars de la même année, et dont le poétique livret était signé de M. Georges Boyer), et suivons le musicien à Londres, où le théâtre de Covent-Garden donne la Navarraise^ « épisode lyrique » en deux actes, de Jules Glaretie et Henri Gain, sorte de réplique à la Cavallej^ia rusticana de M. Mascagni. Le nouvel ouvrage, après avoir été entendu à Bruxelles, revint enfin à Paris, où l'Opéra-Comique le représenta le 3 octobre 1895. Deux ans plus tard, le 27 novembre 1897, ^^ même théâtre donna Sapho, « pièce lyrique » en quatre actes, tirée par MM. H. Gain et A. Bernède du drame d'Alphonse Daudet, joué au Gymnase en i885 et lui-même extrait de l'un des meilleurs romans du célèbre écrivain. « Je ne vois pas, écrivait M. Adolphe Jullien, en rendant compte de cette nouvelle manifestation de Téclectisme du compositeur, pourquoi Sapho n'aurait pas juste autant

de succès que le Mage, ou môme que Thaïs. En tous cas, elle n'est supérieure ni à Tun ni à l'autre de ces opéras. »

Un nouveau mouvement du kaléidoscope, et nous sommes transportés dans le domaine de la féerie, avec Cendrillon, « conte de fées » en quatre actes, emprunté à Perrault par Henri Gain, et encore produit par l'Opéra-Comique, le 24 mai 1 899. Un oratorio en trois parties extrait de la Vulgate, intitulé la Terre promise ei exécuté le i5 mars 1900 à l'église Saint-Eustache, semble répondre à une malicieuse question du critique précité : « Après Grisélidis, est-ce que M. Massenet ne serait pas tenté de s'écarter un moment du théâtre et de se tourner du côté de la musique religieuse, où s'ouvre devant lui le vaste champ de la Bible. Est-ce que ce ne serait pas une jouissance toute nouvelle pour lui que de s'inspirer directement du texte de l'un des quatre Évangélistes? » Seulement, ce fut avant et non après Grisélidis, en s'inspirant de l'Ancien et non du Nouveau Testament, que Massenet satisfît à ce desideratum.

Le « conte lyrique » en trois actes d'Armand Silvestre et M. Eugène Morand ne parut en effet à rOpéra-Gomique que le 20 novembre 1901. Les

librettistes, après le succès de leur drame mystique à la Comédie-Française, estimèrent avec justesse que sa transformation en opéra — je veux dire en conte lyrique — n'y pourrait apporter qu'un nouveau genre de succès. Espérance qui se réalisa le plus facilement du monde. Une autre espèce de mysticisme allait faire la fortune du Jongleur de Notre-Dame. Ce « miracle » en trois actes eut pour prologue un autre miracle, non moins miraculeux : Massenet, par un beau jour d'été se rendant à l'Institut, « jeta les yeux sur un poème déposé par un inconnu cbez son concierge et s'éprit sur-lecbamp d'une pièce où de nouveaux horizons semblaient s'ouvrir devant son imagination reposée ». Cet inconnu était M. Maurice Lena ^ La Fontaine a bien tort d'assurer

Que de tout inconnu le sage se méfie.

Moins encore l'inconnu se doit-il méfier du sage, et la preuve en est dans l'établissement,

I. Pareil miracle se produisit, en des circonstances un peu différentes, pour deux autres « inconnus », Edmond Rostand et M. Zamacoïs, qui furent accueillis dans la personne de leurs manuscrits par M°^<^ Sarah Bernhardt. Dans le second de ces cas, la grande tragédienne lut le chef-d'œuvre inédit, assise sur une malle. Il n'y a point de détail négligeable pour l historien des faits de première importance.

dûment efFectué, du Jongleur de Notre-Dame au répertoire de rOpéra-Gomique où il est inscrit depuis le 10 mai 1904 S ouvrage qui correspond merveilleusement aux états de l'âme religieuse des gens du monde, et dont la faveur du public n'est pas près de se détourner.

Par contre elle ne s'attacha point à Chérubin^ « comédie chantée » en trois actes, de MM. Francis de Groisset et Henri Gain, que l'Opéra-Gomique joua le 28 mai igoS^ De cet ouvrage date le prodigieux essor de la fécondité du musicien. Il va écrire, écrire sans cesse, de plus en plus rapidement, se livrant avec un voluptueux acharnement à la fièvre laborieuse qui le consume, travaillant plus de douze heures par jour, poussé par on ne sait quelle force mystérieuse. Un sien interlocuteur s'en étonnant, le maître répondit : « Mais oui, cela m'arrive souvent. A Chérubin que je viens de terminer, j'ai travaillé durant deux cent dix heures de suite, avec juste les intervalles des repas et de quelques heures de sommeil chaque nuit. Quand je m'y mets, je ne

I. La primeur en avait été donnée au théâtre de Monte- Carlo le 18 février 1902.

a. Après le théâtre de Monte-Carlo qui l'avait joué le 14 février précédent.

connais plus la fatigue ^.. » Considéré sous cet angle, le jeune émule de Don Juan prend soudainement un aspect redoutable, et Ton ne peut s'empêcher de songer aux paroles de Victor Hugo, nous avertissant, dans ses Misérables^ de « ne pas confondre avec le chérubin galant de Beaumarchais le formidable chérubin d'Ezé-

chiel ».

Mais avant que d'aborder cette dernière période

I. « La facilité de Massenet tenait du prodige. Je l'ai vu, souffrant, écrire sur son lit, dans une posture des plus incommodes, des pages d'orchestre qui se succédaient avec une déconcertante rapidité. Trop souvent une telle facilité engendre la paresse ; on sait, au contraire, quelle somme énorme de travail il a produit, » Ainsi s'exprime Saint-Saëns, et M. Jean Chantavoine confirme son assertion, c Cette abondance et cette originalité du don mélodique, servies par cette prodigieuse aisance du tour, permettaient à Massenet de fournir un travail d'une régularité incroyable. Ce barde voluptueux des faiblesses humaines et des caprices féminins abattait sa besogne quotidienne comme un simple expéditionnaire, travaillant, c'est-à-dire écrivant, de cinq heures du matin jusqu'à la fin de la matinée, reprenant sans hésitation le lendemain la page commencée la veille, tout droit, sans hésitation, sans repentir. C'est ce dont il aimait " à se vanter. » Enfin M. Widor écrit : « Point de temps perdu, sur sa table, tout en place, tout sous la main, travail plus rapide. Dans les derniers temps, quand, au Massenet rieur et malin, éternellement jeune, succéda brusquement un tragique vieillard, les yeux brûlants d'une ardeur sombre dans le masque décharné de Voltaire, ce malade, mourant un peu chaque jour, s'acharnait au quotidien labeur avec la ténacité d'un véritable héroïsme. S'il s'obstinait à vivre, c'était afin de travailler plus encore. » (v, p. 5o).

d'incomparable et quasi miraculeuse activité, il nous faut revenir de quelques années en arrière et faire observer que Massenet s'était vu forcé, pour réserver tout son temps à la composition^ de résigner ses fonctions professorales au Conservatoire \ Il fît plus, et refusa de succéder à

I. Nous parlerons plus loin de ce que fut son enseignement. Disons seulement que, pendant la dernière année où il continua de l'exercer, il éprouva la nécessité d'appeler un auxiliaire. Ici nous donnons de nouveau la parole à M. Widor r « Assez fréquentes furent alors ses absences ; un jour même, fatigué, malade, à la veille de l'examen de sa classe, et sans crier gare, il file sur Aix, Et le jour de l'examen, voicila scène : « Ambroise Thomas préside, entouré d'un jury trié sur levolet, et le très regretté secrétaire général d'alors, qui a donné l'ordre d'introduire les élèves, les annonce ainsi : « Classe de M. Massenet, professeur Gédalge... » « — Que dites-vous, mon cher Réty ?

« — Je dis, mon cher directeur, que j'ai l'honneur de vous^ présenter la classe de M. Massenet, professeur Gédalge. ft — Qu'entendez-vous par ces paroles, mon cher Réty? « — J'entends par ces paroles que M. Massenet se contente de plus en plus d'être le titulaire de sa classe. Comme il m'avisait, une fois de plus, qu'il allait s'absenter, je lui ai fait remarquer qu'il eût à prendre congé de vous, mon cher directeur, à quoi il a répondu que l'événement aurait trop d'importance et que cette visite lui prendrait trop de temps. »

Et le bon Ambroise Thomas de répondre avec la plus sereine tranquillité :

« Calmez-vous, mon cher Réty, M. Massenet a parfaitement raison. Si chaque fois qu'il manque sa classe il se croyait obligé à une visite, cela lui prendrait beaucoup de son temps. J'aimerais bien mieux le voir quand il vient la faire cette classe ! »

On sait que la succession de Massenet fut dévolue à M. Gabriel Fauré.

son maître Ambroise Thomas, décédé en février 1896, et dont les fonctions, comme on sait, furent si légitimement confiées à M. Théodore Dubois.

Reprenons maintenant notre course éperdue, le long des partitions succédant à Chérubin. Il s'agit cette fois d'un opéra, mais écrit sur les vers d'un poète, ce qui ne veut pas nécessairement dire : des vers de poète. Catulle Mendès ^ui avait déjà courtisé les muses de Camille Erlanger et de Xavier Leroux — outre celles de quelques musiciens d'importance moindre, déclara que son nouveau collaborateur était à la fois, « un merveilleux Lulli, un parfait Rameau, et un très parfait Gliick », ce qui comportait, sans aucun doute « un plus que parfait Massenet». Celui-ci ne demeura pas en reste de courtoisie :

En vous réciproquant vous êtes, je vous jure, De ces heureux transports payés avec usure...

L'Académie nationale de musique en interrompit le cours par la première représentation à' Ariane — car c'est d'elle qu'il est question — le 3i octobre 1906.

Quelques années plus tard — le 19 mai 191 1 —

Massenet reparaissait à rOpéra-Gomique avec Thérèse^ « drame musical » en deux actes de Jules Glaretie \ qui nous transporte au milieu de l'époque révolutionnaire. Puis l'Opéra le réclamait de nouveau le 5 mai 1909, pour représenter son Bacchus^ opéra en quatre actes, encore de Catulle Mendès, et qui, d'après le musicien, complétait merveilleusement leur Ariane.

Marche ! Marche ! Voici venir Don Quichotte^ u comédie héroïque » en cinq actes de Henri Gain d'après Jacques Le Lorrain, représenté à la Gaîté-Lyriquele 29 mars 1910, ^m^Roma, « opéra tragique » en cinq actes de Henri Gain, d'après Rome vaincue^ d'A. Parodi,à TOpéra (1912)^; PanurgCy Gaîté-Lyrique (1913), et Cléopâtre, drame passionnel en quatre actes, de M. Louis Payen,auThéâtre-Lyriquedu Vaudeville (1919)". Gles deux derniers ouvrages, la « haulte farce musicale » et le « drame passionnel », ne furent •exécutés qu'après la mort du compositeur, lequel

I. Cette fois la capitale avait attendu un peu plus de quatre ans, Moule-Carlo ayant représenté Thérèse le 7 février 1907. a. Encore après Monte-Carlo.

3. Toujours à la suite de Monte-Carlo, capitale de la France musicale, apparemment, qui l'avait donné cinq ans et 'demi plus tôt.

Masseiset. 4

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a laissé en outre una opéra légendaire » : Amadis, N'oublions pas qu'entre ces œuvres théâtrales, servies avec une incroyable rapidité, ont pris place des morceaux symphoniques, des compositions pour piano, des suites de mélodies et des mélodies détachées en grand nombre, que nous avons dû écarter de cette brève revue chronologique, afin de laisser la voie libre au cortège principal, mais sur lesquels nous reviendrons aussi dans notre examen de Tœuvre du maître.

Massenet produisait donc sans relâche, ne trouvant point, en son incessant labeur, un instant pour songer à vieillir. Les contemporains, accoutumés à son sourire coquet et séduisant, et se confiant tacitement à Timmortalité des photo graphies, ne pensaient, pas plus que lui-même d'ailleurs, que la vieillesse ni la mort dussent sono^er à cet éternel aède de Finéluctable amour. De fait, le charmant musicien avait justifié cette parole de Joubert : « On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. » Longtemps, en effet, Massenet y avança. Un jour vint cependant où il se sentit touché par une fatigue inconnue. Son teint se fana, son œil s'enfiévra et ses épaules se courbèrent. Un mal sans clémence Lavait irrémis-

LA VIE 5i

siblementfrappé. Le mardi i3 août 1912, il expirait en son appartement de Paris ^ Mais ce n'est pas là qu'il entendait reposer. Il avait souhaité une fortsimpleinhumation au modeste villase d'Eo-reville, dans le département de Seine-et-Marne, où il possédait une propriété. Rien de plus intime que ces funérailles. Selon un désir expressément formulé parle maître, les membres de sa famille et quelques amis y assistèrent seuls. Elles eurent lieu le 17 août. Cinq de ses élèves seulement s'y joignirent, aucune lettre de faire-part n'ayant été envoyée.

Massenet, suivant un exemple illustre, fut, lui aussi, « doux envers la mort » . Il semble ne Tavoir pas redoutée, et d'avance l'avoir saluée avec une sorte de bienveillante résignation à laquelle se mêlait sans doute quelque lassitude. Peut-être y voyait-il, comme BufFon, « la dernière nuance de la vie ». Le dernier chapitre de ses Souvenirs^ paru dans Y Echo de Paris un mois avant sa mort — exactement le 11 juillet — et intitulé Pensées posthumes, mérite d'être reproduitici. Ce mélange de détachement et de scepticisme, d'aspiration et d'humour, constitue un document psychologi-

I. 48, rue de Vaugirard. Une plaque commémorative a été apposée sur la façade de l'immeuble.

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que des plus significatifs, dont il convient de ne rien supprimer.

« J'avais quitté cette planète, laissant mes pauvres terriens à leurs occupations aussi multiples qu'inutiles; enfin, je vivais dans la splendeur scintillante des étoiles, qui me paraissaient alors grandes comme des millions de soleils ! Autrefois je n'avais jamais pu obtenir cet éclairage-là pour mes décors, dans ce grand théâtre de rOpéra où les fonds restent trop souvent obscurs. Désormais, je n'avais plus à répondre aux lettres, j'avais dit adieu aux premières représentations, aux discussions littéraires et autres qui en découlaient.

« Ici, plus de journaux, plus de dîners, plus de nuits agitées !

« Ah î si je pouvais donner à mes amis le conseil de me rejoindre là où je suis, je n'hésiterais pas à les appeler à moi ! Mais le voudraient-ils?

« Avant de m'en aller dans le séjour éloigné que j'habite, j'avais écrit mes dernières volontés (un mari malheureux avait profité de cette occasion testamentaire pour écrire avec joie ces mots : Mes premières volontés,)

« J'avais surtout indiqué que je tenais à être inhumé à Egreville, près de la demeure familiale

dans laquelle j'avais si longtemps vécu. Oh ! le bon cimetière ! En plein champ, dans un silence qui convient à ceux qui Fhabitent.

« J'avais demandé qu'on évitât de pendre à ma porte ces tentures noires, ornements usés par la clientèle. J'avais désiré qu'une voiture de circonstance me fît quitter Paris. Ce voyage, avec mon consentement, dès huit heures du matin. Un journal du soir (peut-être deux) avait cru devoir informer ses lecteurs de mon décès.

« Quelques amis — j'en avais encore la veille — vinrent savoir, chez mon concierge, si le fait était exact, et lui de répondre : « Hélas ! Monsieur nous a quittés sans laisser son adresse. » Et sa réponse était vraie, puisqu'il ne savait où cette voiture obligeante m'emmenait.

« A rheure du déjeuner, quelques connaissances m'honorèrent entre elles de leurs condoléances, et même, dans la journée, par-ci, par-là, dans les théâtres, on parla de l'aventure.

(c — Maintenant qu'il est mort, on le jouera moins, n'est-ce pas?

« — Savez-vousqu'ilalaisséencoreunouvrage?

Il ne finira donc pas de nous gêner ?

« -^ Ah ! ma foi, je l'aimais bien ! j'ai toujours eu tant de succès dans ses ouvrages !

« Et c'était une jolie voix de femme qui disait cela.

« Chez mon éditeur, on pleurait, car on m'y aimait tant !

« Chez moi, rue de Vaugirard, ma femme, ma fille, mes petits et arrière-petits enfants étaient réunis, et, dans des sanglots, trouvaient presque une consolation.

« La famille devait arriver à Egreville le soir même, veille de l'enterrement.

« Et mon âme (Fâme survit au corps) écoutait tous ces bruits de la ville quittée. A mesure que la voiture m'en éloignait, les paroles, les bruits s'affaiblissaient, et je savais, ayant fait construire depuis longtemps mon caveau, que la lourde pierre une fois scellée serait, quelques heures plus tard, la porte de Toubli î »

Il y a un peu de tout en cette page curieuse : Une affirmation spiritualiste bien nette à côté d'une ironie un peu gamine, une singulière amertume auprès d'une taquinerie à l'égard des « chers confrères », surtout une indicible soif de repos. En somme, Massenet rappelle ici tour à tour Béranger s'écriant :

Non, mes amis, au spectacle des ombres Je ne veux point d'une loge d'honneur !

Voltaire disant :

D'un éternel oubli ne tirez point les morts.

Et Shelley s*exclamant :

Combien merveilleuse est la Mort !

La Mort et son frère le Sommeil,

Sans parler des deux grands chantres de la mort : Shakespeare et Bossuet. Mais ces derniers noms nous amènent, par une transition peut-être légèrement forcée, à celui de M. Frédéric Masson (de TAcadémie française). Ce fut lui qui, en sa qualité de président des cinq Académies, prononça, le 20 octobre 1912, un éloge public de Massenet, paré de toutes les fleurs de la rhétorique obligatoire. L'orateur exprima « la pénible surprise » causée aux amis du musicien par la publication de ses Pensées posthumes. Massenet « avait cru plaisant de décrire son propre enterrement et de sténographier les propos qu'on y entendrait. Certes, il y avait dépensé bien de Vesprit et de cette gentillesse câline qui lui était propre » etc., etc. Suivait le panégyrique officiel, selon les immuables traditions du genre, et avec l'exagération tolérée en pareille circonstance, mais qui ne justifie

pas cette tolérance. Car, d'aller situer au même plan toutes les compositions de Massenet, et exposer sérieusement que « chacune des parties de son œuvre a plu au public, a été acclamée par lui et lui est demeurée familière », c'est se moquer du dit public. Mais non, et M. Frédéric Masson a été aussi évidemment sincère que lorsqu'il égale l'importance de la garde-robe de Napoléon à celle de ses victoires.

Il sied de clore cette esquisse biographique par la mention d'un pieux souvenir qu'envoya la famille de Massenet à ses admirateurs et amis. Sur la première page d'une carte bordée de noir, le portrait du maître est entouré de ces lignes :

Souvenez-vous devant Dieu

de

Compositeur de musique^

Né à Saint-Etienne le 12 mai 1842,

Mort à Paris le 1 4 août 1 9 1 2 .

Le Jongleur est ma foi ^ {sic)

Requiescat in pace.

Sur les feuillets suivants s'inscrivent des fragments de ses ouvrages évoquant des pensées

I. Ces mots reproduisent l'écriture autographe de Massenet (V. p. iio).

religieuses : Thèmes instrumentaux empruntés à la Terre promise, à la Vierge, à Marie-Magàeleine, à Ilérodiade, au Mage, à VAngelus des Scènes pittoresques; thèmes vocaux avec leur texte littéraire : « 0 Tout-Puissant, vous qu^on adore sur terre et dans le ciel », à'Esclarmonde ; « L'amour, c'est Dieu qui nous le donne. Alléluia ! », du Cid ; « Dieu nous verra du haut de son ciel qui rayonne », de Grisélidis ; « Heureux les simples, car ils verront Dieu », du Jongleur de Notre-Dame ; « Seigneur, reçois mon âme, elle n'est pas méchante... », de Don Quichotte ; « Mon Dieu ! de votre flamme purifiez mon âme... », de Manon; « Père ! Père que je ne connais pas, en qui pourtant j'ai foi, parle à mon cœur... », de Werther; « Dans la cité céleste, nous nous retrouverons ! Amen î », de Thaïs. Au bas de la dernière page, une citation empruntée à la Bible : « Ils cherchent un homme sachant jouer de la harpe ; et quand le mauvais esprit sera sur toi, il jouera de sa main, et tu seras soulagé. » (i Samuel, xvi, 16.) Pensée délicate, aimante et dignement réalisée.

L'homme, chez Massenet, s'appariait harmonieusement au musicien. Son cœur était bon, sa

bienveillance infatigable. « A la ville il eut des amitiés aussi nombreuses que fidèles ; dans la grande famille artistique, une admiration sympathique. Il eut par-dessus tout l'inappréciable bonheur d\in foyer calme et sûr, où il put travailler en silence, protégé contre les agitations du dehors, défendu par une intelligente tendresse, oublieuse d'elle-même, toujours soucieuse de la gloire du nom qu'elle portait. » A ces paroles de M. Widor, ajoutons que la bonhomie de son confrère, pour sincère qu'elle fût, n'en recouvraitpas moins un esprit assez caustique qui savait se revancher des compliments trop abondamment distribués. « Bonhomie vaut mieux que raillerie, » écrivait Voltaire à l'abbé Trublet. Sans nul doute ! Mais elles peuvent s'allier et vivre paisiblement chez le même individu, en se faisant, çà et là, des concessions réciproques. Il y avait, à cet égard, du Rossini chez Massenet. Ce séducteur offrait plus d'un côté du caractère de Don Juan^ et avant de renvoyer avec célérité un gêneur, ne manquait pas de s'informer des nouvelles de toute sa famille, y compris Madame Dimanche, la petite Claudine, le petit Colin et jusqu'au petit chien Brusquet. L'essentiel est de savoir s'y prendre, et Massenet, en toutes

choses, posséda cette science au plus haut degré.

Il était de taille moyenne. Sa longue chevelure, la douceur et la mobilité de son regard, la souplesse de ses mouvements donnaient à sa personne un caractère tout particulier, sinon une intense originalité \

I. On ne s'explique guère pourquoi Rimsky-Korsakow, qui le vit à Paris en 1880, estime que Massenet « faisait l'impression d'un rusé renard ».

Nous en avons établi Tordre chronologique. Examinons-la maintenant en la classant par genres, et en considérant, dans chacun d'eux, les degrés d'importance. Dans chaque constellation les étoiles de première grandeur, puis les autres, en passant légèrement sur les nébuleuses.

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