MUSIQUE DRAMATIQUE
Manon d'abord!^ Non que le livret puisse entièrement satisfaire ceux qui ont lu le célèbre roman de l'abbé Prévost, « l'une des plus parfaites peintures qu'il y ait, non pas assurément de Tamour idéal, mais au moins de l'amour absolu-, » ceux qui estiment, avec M"® de Lespinasse, en cet écrivain « l'homme du monde qui aie plus connu ce que cette passion a de doux et de terrible ». Manon et son chevalier sont devenus aussi honnêtes que possible, et les détails scabreux, — financiers et autres — sont délibérément retranchés. Et sans doute y fallait-
1 . Hexxx Manon Lescaut a.yd\en\.àé\k été musicalement traitées pour le théâtre. D'abord un ballet en trois actes de Scribe, musique dHalévy, représenté à l'Opéra le 3 mai i83o, ensuite un opéra-comique en trois actes, également de Scribe, musique d'Auber, que produisit l'Opéra-Comique le 23 février i856.
2. F. Brunetière, Etudes critiques sur Vhistoire de la littérature française.
il une prudente dextérité, mais enfin « cette passion » si digne de la sympathie des gens du monde, est exposée, filée, dénouée avec une modération pudique qu'approuverait la Morale en action. Les librettistes ont simplement oublié que Prévost, le premier, a proclamé ce que Ton a nommé « le droit divin de la passion », et que J.-J. Rousseau, George Sand et bien d'autres n'ont fait que le suivre. Ne dit-il pas, dans les Mémoires de M. de Montcal^ en parlant de la maîtresse de celui-ci : « De qui attendrait-on plus de tendresse que d'une fille qui a tué son père pour venger son amant? » A la bonne heure ! Mais un pareil homme ne se démarque point impunément, et Ton n'a pas le droit de diminuer ses héroïnes. Ecoutons Musset ^ :
Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène,
Est-elle si vivante et si vraiment humaine
Qu'il semble qu'on l'a vue et que c'est un portrait ?
Manon ! sphinx étonnant ! véritable sirène,
Cœur trois fois féminin, Cléopâtre en paniers ! ,.,.,,. ..... .......^
Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie.
Comme je crois en toi ! Que je t'aime et te hais !
Quelle perversité ! quelle ardeur inouïe
Pour lor et le plaisir! Gomme toute la vie