LETTRE DE MASSILLON AU CARDINAL DE BISSY
« Ce 7 décembre 1734,
« Monseigneur,
« J'étois déjà instruit par la lecture des premiers ouvrages de Votre Eminence sur l'explication que vous donnez à votre doctrine de l'équilibre. Je savois que vous n'exigez pas pour l'essence de la liberté un équilibre de penchant, mais de force et de secours. Mais cette explication n'a jamais pu guérir mes peines que je vous proposerai
(1) Lettre inédite du cabinet de M. le comte d*Hunolstein.
toujours avec tout le respect et toute la docilité d'un disciple, et dont vous n'auriez jamais entendu parler sans la circonstance de mon suffrage que vous me faites l'honneur de me demander.
« Il m'a donc toujours semblé, supposé la doctrine de l'équilibre, que Dieu seroit obligé d'avoir toujours la balance à la main pour égaler ses secours à nos besoins, et comme nos besoins augmentent à mesure que nous devenons plus vicieux et plus corrompus, Dieu devroit par justice, pour établir l'équilibre entre nos forces et nos devoirs, redoubler ses bienfaits à mesure que nous redoublerions d'impiété et de malice, de sorte que nous n'aurions jamais plus de droits à ses grâces que lorsque nous nous en serions rendus plus indignes. Cette doctrine m'a toujours paru révolter toute raison et toute bonne théologie.
« Lorsque saint Paul dit que le Seigneur ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, — ce que Votre Eminence allègue comme la preuve la plus décisive de son opinion, — il est certain que l'Apôtre ne parle que des tentations attachées à l'ordre de nos devoirs, et des afflictions et des tribulations que ces devoirs nous attirent. Il veut soutenir et consoler, par la certitude de cette espérance, des fidèles persécutés pour la foi ; mais il ne veut pas dire que dans les tentations que nous cherchons nousmêmes, dans les occasions infaillibles de péché où nous avons mille fois péri, et où nous courons encore, malgré les ordres du Seigneur, il sera toujours prêt à nous soutenir, à égaler son secours et nos forces à la violence des tentations où nous nous sommes précipités de propos délibéré. Au contraire, toute l'Ecriture nous avertit que Dieu alors nous abandonne et nous laisse égarer dans nos voies corrompues.
« D'ailleurs, vous savez vous-même, Monseigneur, que beaucoup de grands théologiens dont l'autorité est respec-
tée dans les écoles, soutiennent que Dieu refuse même quelquefois tout secours à certains pécheurs endurcis qui se sont attiré cet abandon par une longue persévérance dans une voie impie et abominable. Le clergé de France a reconnu ce sentiment comme très orthodoxe dans le corps de doctrine de 1720, auquel vous avez vous-même souscrit. Or, cette opinion est hérétique si la vôtre est la doctrine de l'Eglise.
« Enfin, à toutes ces observations, on pourroit encore ajouter qu'il est très dangereux de faire dépendre d'une opinion qui n'est pas commune ni autorisée dans l'Eglise, telle que l'est celle de l'équilibre, la défense du dépôt commun de la foi. Il me semble qu'un évêque, dans des instructions pastorales surtout adressées à son peuple, ne devroit parler que le langage commun de l'Eglise. Nous sommes établis pour apprendre à nos peuples ce que l'Eglise les oblige de croire, et non nos opinions particulières. Nous avons tant d'autres armes pour confondre les novateurs, des armes que l'Eglise nous met en main, et que Votre Eminence est plus en état d'employer que personne, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des opinions humaines et singulières, plus capables d'affaiblir la bonne cause que de la soutenir.
« Votre Eminence me fait l'honneur de m'écrire qu'elle a toujours cru avec le clergé de France que la crainte seule des peines ne suffisoit pas au tribunal, et qu'il falloit encore au pénitent qui en approchoit un amour de Dieu commencé pour obtenir la grâce de la réconciliation dans le sacrement. Mais il me semble que c'étoit le lieu de le dire hautement, quand vous avez établi que la crainte seule des peines éternelles disposoit à l'absolution dans le tribunal. Vous n'ignorez pas là-dessus les clameurs des appelants contre nous. Vous savez même qu'il s'est trouvé parmi les défenseurs de la Bulle des théologiens qui ont donné à ces
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clameurs une apparence d'équité, en s'autorisant mal à propos de ce décret apostolique pour réduire presque à rien le grand précepte de l'amour de Dieu, et substituer à ce point essentiel de la loi la crainte seule des peines éternelles ; de sorte que les évêques ne sauroient parler assez haut sur un article qui est comme l'âme de la religion et la base de toute la doctrine chrétienne. Et c'est ce qui m'a donné occasion de faire souvent une réflexion qui n'est pas étrangère au sujet de cette lettre: c'est qu'il a paru et qu'il paraît encore tous les jours d'excellents ouvrages pour démontrer aux fidèles la nécessité de la soumission qu'ils doivent à la bulle Unigenitus ; vous l'avez vous-même, Monseigneur, prouvé en tant de manières qu'il n'y a que l'esprit de parti qui puisse se refuser à la force et à l'évidence de vos preuves ; mais je n'ai vu encore aucun ouvrage qui se propose uniquement de combattre et de condamner l'abus que quelques théologiens ont fait et font encore tous les jours de leur soumission à la Bulle, en se servant de ce décret apostolique pour autoriser des opinions et des excès sur le dogme et la morale que ce jugement dogmatique de l'Eglise n'autorise pas certainement. Cependant, un ouvrage de ce caractère seroit seul capable de ramener tous les appelants d'un esprit modéré. On ne fera jamais rien par une autre voie. Il faut guérir leurs prétentions sur les abus que quelques défenseurs outrés de la Bulle en ont faits. Ils nous accusent de les autoriser et de les adopter. C'est le seul épouvantail qui les arrête, et qui sert en même temps de prétexte à leurs écrivains séditieux d'imposer à la crédulité des peuples et de nourrir leur révolte contre l'Eglise.
a A l'égard de vos mandements sur la juridiction ecclésiastique que j'ai lus depuis ma dernière lettre à Votre Eminence, le fond de votre doctrine sur les bases des deux puissances, leur souveraineté, leur indépendance dans
l'exercice de leurs fonctions, m'a paru la véritable doctrine de l'Eglise établie avec beaucoup d'érudition. Mais j'y ai trouvé des propositions incidentes et des conséquences qui m'ont semblé aller trop loin. 11 est à craindre que nous ne perdions en voulant trop gagner. Dans la chaleur où sont les esprits, nos droits les plus incontestables nous étant disputés, il ne faut pas se promettre qu'on nous en passera de douteux; et les expressions hasardées là-dessus, loin de guérir les plaies faites à notre juridiction, lui en attireront peut-être de nouvelles. En second lieu, il m'a semblé que beaucoup de maximes du Parlement, que vous combattez comme des erreurs contre la foi, ne roulent que sur des termes mal entendus et des équivoques qui, éclairas > finiroient la plupart des contestations. En troisième lieu, il m'a semblé que sur la bulle Unigenitus et sur la matière de la juridiction, Votre Eminence fait beaucoup d'articles de foi qui pourroient trouver bien des mécréants parmi les théologiens les plus orthodoxes.
« Enfin, il m'a semblé que, sur la juridiction, Votre Eminence traitoit avec beaucoup trop d'indulgence et même avec une sorte de respect les opinions ultramontaines. Vous paraissez même justifier l'ënormité de ces prétentions en vous contentant de nous avertir que les ultramontains ne les regardent pas comme des articles de foi. Il semble que par là ils nous font grâce, que c'est uniquement pour ménager notre incrédulité qu'ils nous tolèrent et ne font pas un nouveau symbole de leurs opinions ; cependant, qu'ils ne nous regardent pas moins en secret comme hérétiques, nous autres Français, qui osons les combattre, quoique, puur ne pas révolter une Eglise aussi considérable que celle de France, ils ont la condescendance de s'abstenir de censure à notre égard et ne pas déclarer tout haut ce qu'ils pensent.
« Je considère qu'il ne seroit pas peut-être décent à un
auteur honoré de la pourpre d'écrire ex professo contre des prétentions si insoutenables. Mais comme l'infaillibilité des papes, leur supériorité au-dessus des conciles, leur pouvoir de déposer les souverains sont des opinions qui renversent le fond et toute la majesté de la hiérarchie, et de plus toute la sûreté des sociétés civiles; comme ce sont de nouveaux paradoxes nés dans l'ignorance et la superstition des derniers siècles, il m'a toujours semblé ou qu'un évêque français n'en devroit pas parler ou en parler du moins d'une manière un peu plus honorable aux droits de l'épiscopat et plus dans le style de nos maximes. Mais je vois avec regret que ces maximes s'affaiblissent tous les jours sous la plume de plusieurs de nos écrivains, soit par la reconnaissance des faveurs qu'ils ont obtenues de la cour de Rome, soit par l'espérance de les obtenir.
« Il seroit trop long d'exposer en détail à Votre Eminence tous nos autres doutes. Plaignez-moi, Monseigneur, de n'avoir pas assez de lumière pour les dissiper moimême. Gomme j'écris cette lettre après une lecture assez rapide de vos mandements sur la juridiction, peut-être qu'en y revenant avec tout le loisir que ces matières demandent, j'y trouverai la solution de mes difficultés. J'aurai soin d'en informer Votre Eminence. Aussi, je la supplie très humblement de me laisser cette discussion et de se l'épargner elle-même. Si je ne réussis pas à me désabuser, je réussirai du moins à me confirmer de plus en plus dans les sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Eminence, le très humble et très obéissant serviteur.
« f J. B., évêque de C 1er mont . »