CHAPITRE VIII
est bien instruit de. deux choses : l'une est que le peuple est incapable d'une entière liberté , l'autre qu'il ne mérite pas une entière servitude. Il sait conserver un sage milieu entre un gouvernement faible , qui serait pernicieux au peuple et un gouvernement injuste qui l'opprimerait. » Avec ce désir d'un sage milieu, Duguet n'est pas très-éloigné du régime parlementaire. « La manière la plus naturelle, dit-il, d'établir sur le peuple des taxes nouvelles est de les faire accepter par les états assemblés. Il n'y a rien dont le peuple ne soit capable quand on prend confiance en lui et qu'on parait l'admettre dans les conseils publics. » Duguet ne soupçonne pas la doctrine du libre échange, les ressources du crédit lui sont inconnues , il voudrait interdire le prêt à intérêt, mais il demande le morcellement de la propriété. « Un roi intelligent doit employer tous les moyens possibles pour mettre en valeur toute la terre de son royaume. L'un des premiers est de faire en sorte que chaque père de famille qui demeure dans les bourgades et les hameaux ait quelque portion de terre qui lui appartienne en propre, afin que ce champ, qui lui est plus cher qu'aucun autre, soit cultivé avec soin, que sa famille s'y intéresse, qu'elle s y attache, qu'elle y subsiste et qu'elle soit par là retenue dans le pays (1). » Duguet recommande au jeune prince de Savoie de ne pas bâtir des palais de Versailles. « Que le souverain soit principalement en garde contre l'amour du luxe, des embellissements, des délices. » Il lui montre à quels revers s'exposent les princes qui font craindre aux autres leur ambition et qui <( s'imaginent être grands, parce qu'ils sont orgueilleux et injustes. » Gomment ne pas reconnaître Louis XIV dans ce trop fidèle tableau ? «... Il excite la jalousie des princes voisins, qui s'unissent pour réprimer son ambi-
(.1) Institution d'un prince, 2^ partie, ch. xii, a^-t. 2.
tion, qui l'obligent à se défendre, au lieu de les attaquer, et qui tâchent de le réduire à un tel état qu'il ne puisse les intimider. Il est contraint d'acheter la paix qu'il avait lui-même troublée, de restituer pour cela des places usurpées et d'en raser d'autres, qu'il avait fortifiées avec des dépenses infinies. Il est forcé de passer les dernières années de sa vie dans la guerre , au lieu du repos qu'il s'y était promis ; elle devient plus générale et plus animée lorsque il en est las et qu'on sait bien qu'il désire de la terminer à des conditions honteuses. On commence à le mépriser, lorsque il n'est plus en état de mépriser les autres. On lui demande plus qu'il n'a pris. On veut lui enlever son ancien héritage, pour le faire repentir de ses usurpations. » Ainsi se vengeaient les jansénistes. On pouvait leur interdire la chaire de Versailles , mais on ne pouvait ni les empêcher d'écrire ni empêcher leurs amis d'acheter leurs livres.
Massillon qui, en écrivant le Petit Carême^ semblait s'être inspiré du Télémaque, était assez lié d'amitié avec Daguesseau et Duguet pour qu'on pût supposer qu'il était d'accord avec eux sur les questions politiques autant que sur les questions religieuses. Ses rapports avec des hommes notoirement jansénistes ou notoirement mécontents, expliquent assez clairement pourquoi il ne fut plus choisi pour prêcher TAvent ouïe Carême devant le roi. Il n'est pas nécessaire de chercher avec d'Alembert, les motifs de sa disgrâce dans les bruits calomnieux que « l'intrigue et la jalousie » essayaient de propager et ne parvinrent pas à faire accepter. Il est certain que peu de temps après son second Carême à Versailles la vie de Massillon fut odieusement incriminée (1). Les
(1) Dans une anecdote « dénuée de toute authenticité, s Chamfort prétend que Massillon était occupé d'une manière mondaine de Mme de Simiane, petite-tîlle de Mme de Sévigné. Si