CHAPITRE VIII
que l'envie et la méchanceté faisaient circuler dans Tombre ; d'illustres amitiés l'entouraient d'une affectueuse estime qui honorait à la fois l'homme et l'orateur. Les rapports qui l'unissaient à divers savants de son temps nous sont prouvés par trois lettres de lui qui sont parvenues jusqu'à nous et qu'on sera bien aise de trouver ici. La première est adressée à l'orientaliste Antoine Arcère, qu'il avait connu à l'Oratoire.
Né à Marseille le 5 octobre 1663, Antoine Arcère fit ses études dans le collège des pères de l'Oratoire, où Massillon devint son condisciple et son ami. Ils entrèrent la même année dans la congrégation de l'Oratoire, à Aix, et se rendirent ensemble à Arles pour y étudier la théologie. Le jeune Arcère avait un goût irrésistible et une aptitude rare pour l'étude des langues. Il apprit en peu d'années l'hébreu, le grec, le syriaque, l'arabe, le persan, le turc, l'éthiopien et la plupart des langues européennes. Il avait composé pour son usage des grammaires de toutes ces langues. Après être resté dix ans dans la congrégation de l'Oratoire il en sortitpour se perfectionner dans les langues orientales aux lieux mêmes où elles étaient parlées. En 1691 il partit pour l'Orient et y séjourna plus de deux ans. Pour rendre service aux missionnaires il composa un dictionnaire français- turc. De retour à Marseille, et son dictionnaire terminé, il écrivit à l'abbé Bignon, alors directeur de l'imprimerie royale, pour obtenir de faire imprimer aux dépens du roi un livre qui n'avait été entrepris que pour son service. « Si je ne me trompe, lui disait-il, le commerce et la rehgion tireront un égal avantage de mon travail. » (Lettre du 21 juin 1696). L'abbé Bignon lui répondit, quelques mois après, qu'il estimait fort son mérite et l'utilité de son dictionnaire, mais que ce livre ne pouvait être imprimé aux frais du roi, attendu que la guerre
avait fait retrancher bien des dépenses et, en particulier, avait fait supprimer le peu que l'on donnait pour les impressions du Louvre. Il conseillait à l'auteur de s'adresser aux libraires et ajoutait qu'il ne doutait pas du succès de la première édition. Arcère serait parvenu sans doute à faire imprimer son dictionnaire s'il n'avait pas quitté l'Oratoire. Un livre tel que le sien avait besoin d'être offert par une congrégation puissante pour être accepté par un libraire. Tous ses amis de l'Oratoire l'engageaient à rentrer dans une communauté où ses talents pouvaient être utilisés. Massillon surtout le pressa vivement. Il lui écrivit le 2 février 1697 :
« Il y a bien du temps, mon cher monsieur, que je pense à vous et que j'avais résolu de vous écrire. La tendre amitié qui nous avait liés depuis notre enfance et la connaissance particulière que j'avais de ce que vous valez, me rendit sensible à votre sortie. Si j'eusse été à portée, je vous avoue que je n'eusse rien oublié pour vous empêcher de nous quitter. Il est bien tard pour vous marquer ma douleur là-dessus, mais l'amitié ne prescrit point ; et d'ailleurs, comme mes sentiments pour vous ne se sont jamais effacés de mon cœur, ils sont encore nouveaux pour moi, et votre perte est le dernier chagrin qui me soit arrivé. Mais, mon cher, êtes-vous de ces savants opiniâtres qui se font un mérite d'être seuls de leur sentiment et de n'en jamais démordre ? Vous étiez autrefois docile aux conseils de vos amis, et avec toutes vos dispositions pour les siences , je vous en trouvais bien autant pour une douce et tendre société. Que faites-vous donc, dans votre famille, chargé de mille talents qui pouvaient honorer un corps ? On n'a pas eu pour vous dans l'Oratoire, peut-être, tous les égards qu'on devait à tout ce que vous promettiez et à tout ce que vous étiez déjà. Mais vous connaissez les corps libres : il est peu de