CHAPITRE Vlll
particuliers qui s'intéressent à l'honneur de la communauté. Vous aimez les livres et la solitude. Ainsi une vie commune et régulière ne vous ferait pas obstacle. C'est dommage, mon cher ami, qu'un homme comme vous pourrisse dans un fond de provmce et n'étudie que pour étudier. Auriez-vous une si grande opposition à venir à Paris vous rendre à un corps à qui vous vous devez et pour lequel vous êtes né? Vous pouvez compter sur toutes les facilités et sur tous les agréments imaginables, de la part de notre nouveau général. Il aime les gens de lettres, il en cherche de tous côtés. Il veut en assembler un bon nombre à Paris et les faire travailler tous ensemble à quelque ouvrage utile à TEglise. Un homme comme vous serait ici d'un secours infini. Vous vous feriez honneur, vous nous en feriez, vous serviriez l'Eglise d'une manière digne de vous, et vous rejoindriez l'ami le plus tendre et le plus sincère que vous ayez Jamais eu. Le gouvernement de l'Oratoire, sous ce nouveau général, est tout à fait changé, et son règne va être celui des gens de lettres et de mérite. Il s'attache à faire fleurir" l'Oratoire de ce côté-là. Voyez, mon cher, ce qui pourrait vous faire de la peine dans la démarche que je vous propose, et me le mandez. Encore une fois vous n'êtes pas à votre place. Je Vous parle en ami sage et qui vous a toujours solidement aimé. Adieu, mon cher, j'attends votre réponse avec assez d'impatience (1). »
Arcère n'était pas éloigné de céder aux désirs de Massillon, mais il voulait achever son grand dictionnaire
(1) Cette lettre précieuse et peu connue a été publiée pour la première fois en 1828, dans le Conservateur marseillais, tome premier (et unique) p. 46. Marseille, imprimerie d'Achard. — Le dictionnaire français-turc d'Antoine Arcère passa, après la mort de l'auteur, entre les mains de son neveu, Louis Arcère, de l'Oratoire, né à Marseille en 1698. N'ayant pu trouver le temps d'y mettre la dernière main, Louis Arcère légua le manus(-rit de son oncle à la bibliothèque du roi.
avant de rentrer dans l'Oratoire. La mort ne lui en laissa pas le temps. Ses travaux incessants avaient ruiné sa santé. Il mourut à Marseille, le 23 janvier 1693, à l'âge de trente-cinq ans. Avant de perdre cet ami d'enfance, Massillon s'était attaché par des liens étroits un autre savant qui devait aussi mourir jeune, Camille Letellier, abbé de Louvois.
Quatrième fils du ministre laborieux et hautain dont Louis XIV détestait la personne tout en ne pouvant se passer de ses services, l'abbé de Louvois était né à Paris le 11 avril 1675. Son père lui donna les maîtres les plus habiles qu'on pût trouver et il fit de si rapides progrès dans Tétude des langues classiques qu'il mérita d'être cité comme un prodige dans l'histoire des enfants célèbres. Dès l'âge de neuf ans il fut pourvu de plusieurs bénéfices et de la charge de grand maître de la librairie. On y joignit bientôt, sous le titre général de bibliothécaire, la double place de conservateur de la bibliothèque et d'intendant du cabinet des médailles. A l'âge dé douze ans, il soutint un examen public snvV Iliade et VOdîjssée et répondit aux questions que lui adressa Bossuet de manière à satisfaire l'illustre prélat. Ses études terminées, il prit le doctorat en Sorbonne et fut envoyé en Italie, pour y chercher des livres rares, des manuscrits curieux, des antiquités de tout genre. Il partit au mois d'octobre 1700, emmenant avec lui, comme secrétaire, Jean-Baptiste Louail. S'il faut en croire les lettres de ce secrétaire, l'abbé de Louvois n'était pas absorbé par les antiqutés romaines au point de négliger le monde où il avait un facile accès, soit à cause du nom qu'il portait, soit à cause de la position de son frère, le jeune ministre Barbézieux. S'il est facile de trouver des ruines en Italie, il est encore plus facile d'y rencontrer des distractions mondaines. A son retour de Rome, d'où il rapporta un grand nombre de