‹ MassillonChapitre 106 sur 215 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

trompe-t-on des deux côtés ; car nous autres, Français, nous sommes sujets à être dépaysés et à prendre le change. Vous rétablissez à Rome, Monsieur, de ce côté-là l'honneur de la nation. Vous y avez porté tout ce quMl faut, pour ne se méprendre sur rien et faire bon usage de tout. Je dis de tout et des abus même ; il est bon de les voir dans leur source pour en mieux connaître les faiblesses et la vanité. Du moins, Monsieur, si l'Italie n'a rien à vous donner du côté de la maturité, qu'elle ne vous ôte rien du côté de la santé, et reportez-nous toute celle que vous aviez quand vous sortîtes de France. Je crois que vous préviendrez les grandes chaleurs et par là vous éviterez les incommodités du séjour de Rome. Je n'envie de toutes les merveilles que vous y voyez que la consolation que vous avez de pouvoir aller quelquefois prier sur le tombeau des saints apôtres ety respirer ces restes d'esprit apostolique que leurs cendres inspirent encore. Taimerais bien mieux les aller puiser là qu^au Vatican. Vous savez, Monsieur, tout ce qui se passe à Paris et il serait inutile de vous écrire des nouvelles. M. de Barbézieux a eu deux ou trois accès de fièvre, mais ce n'est rien (1) : comme les affaires ont augmenté et qu'il a beaucoup travaillé, le travail l'a un peu échauffé. C'est M'"^ de Louvois (2), qui me fit l'honneur avant-hier de me venir voir, qui me donna cette nouvelle. Je suis, etc. »

Cette lettre nous prouve qu*au moment où elle fut écrite, Port-Royal pouvait compter Massillon au nombre de ses

(1) Louis-François-Marie Letellier , fils du marquis de Louvoie et frère de l'abbé de Louvois. Né en 1668, il fut, après la mort de son père et quoique très-jeune, investi des fonctions de ministre de la guerre. 11 s^occupa beaucoup plus de ses plaisirs que des affaires et mourut en 1701, lorsqu'il commençait à prendre goût au travail.

(2) Anne de Souvré, marquise de Courtanvaux, mariée le 19 mars 1662 au marquis de Louvois, morte le 2 décembre 1715.

amis. 11 y parle du Vatican et des jésuites avec une pointe de malice qui aurait fait sourire Quesnel. Le sévère prédicateur était déjà en relation avec la haute société. M'"^ de Louvois n'était pas sans doute la seule personne du grand monde qu'attirait sa jeune réputation. L'état de M. de Barbézieux devint bientôt plus alarmant que Massillon ne le croyait ou ne voulait le laisser croire à Fabbé de Louvois. Quelques jours à peine après le départ de la lettre où sa maladie était annoncée le brillant courtisan mourut à la fleur de l'âge. Massillon écrivit à l'abbé de Louvois, le 10 avril 1701, une lettre^de condoléance où il ne laissa parler que son cœur ^et sa piété.

« Je n'aurais jamais cru, Monsieur, qu'un devoir triste se fût mêlé parmi ceux que vous m'aviez permis de vous rendre pendant votre séjour à Rome. Mais le Seigneur se joue de nos pensées et de nos espérances et nous 'frappe toujours par l'endroit par où nous nous croyons être plus en sûreté. Prenant toute la part possible à votre affliction, je le bénis dans les vues de miséricorde qu'il a sur vous, Monsieur; il vous ménage de grandes instructions domestiques et je suis bien sûr qu'elles ne vous seront pas inutiles. Vous perdez tout selon le monde en perdant M. de Barbézieux, mais selon Dieu cette perte peut devenir un grand profit et vous mettre au dessus du monde même. Je vous assure, Monsieur, que dans ce terrible événement je n'ai été occupé que de vous seul. Je connais la bonté de votre cœur, la tendresse particulière que vous aviez pour le défunt et celle qu'il avait pour vous, et je comprends bien que vous auriez eu besoin, pour soutenir un aussi rude coup, de toute votre religion et de tout le secours de vos amis. Je tâche de rendre à Madame de Louvois tous les soins dont je suis capable ; jugez de son accablement et du besoin qu'elle a aussi d'être consolée. Les grandes prospérités

Page 1