‹ MassillonChapitre 107 sur 215 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

sont mêlées de grandes amertumes. Heureux ceux qui en connaissent le néant et qui n'attendent pas à la mort à reconnaître que tout est vanité et affliction d'esprit ; je vous avoue que dans mon obscurité ces grands exemples ne laissent pas dem'instruire,et au sortir du monde, où je me trouve tout désolé et accablé de cette perte, la retraite me parait un lieu aimable. Que ne puis-je avoir. Monsieur, riionneur d'être près de vous dans ces tristes moments. Peut-être ne vous serais-jepas inutile, car un ami chrétien et sincère ne l'est jamais dans ces occasions. Je prie le Seigneur de vous consoler lui-même et de remplir dans votre cœur la place qu'y occupait celui que nous pleurons. Je serai toute ma vie, avec un respect véritable et un attachement infini, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur (1). »

Les honorables amitiés qui entourèrent Massillon, dès que son talent oratoire eut brillé de tout sont éclat, l'aidèrent à supporter les critiques injustes et les fausses accusations que suscite toujours une célébrité naissante. Mais ce qui devait surtout le consoler, lorsque le vague murmure de la calomnie arrivait jusqu'à son oreille, c'étaient les conversions nombreuses dont sa parole était l'occasion et l'instrument. On croit avec beaucoup de ressemblance, raconte Laharpe que c'est le sermon sur la parole de Dieu qui opéra une conversion qui fit beaucoup de bruit dans le temps, et dont j'ai entendu parler cent fois dans ma jeunesse comme d'un fait public et avéré. Un homme de la cour allait à un opéra nouveau

(1) Ces deux lettres dé Massillon à l'abbé de Louvois ont été publiées pour la première fois dans VAthenaeum français par M. Frederick Look, qui a conservé fidèlement l'orthographe de l'original. « Parmi les singularités que l'on y remarque, quelques-unes ne sont probablement qu'accidentelles et échappées au courant de la plume ; d"'autres, par exemple la suppression des doubles consonnes dans certains mots, peuvent paraître systématiques, ou au moin s habituelles à l'écrivain, »

qui attirait de bonne heure un grand concours. Son carosse se trouva arrêté près des Quinze-Vingts par une double iile de voitures, dont les unes étaient pour l'opéra et les autres pour l'église des Quinze- Vingts, qui était voisine du Palais-Royal, où était alors la salle de l'opéra. Cet homme impatienté, après avoir attendu assez longtemps, demanda ce qui pouvait occasionner cette concurrence de tant de voitures, la plupart en sens contraire On lui dit que c'était pour entendre Massillon qui allait prêcher. -- «Ah! dit-il, je ne l'ai jamais entendu, et on en dit tant de merveilles! Il faut que je profite de l'occasion puisque je suis tout porté et que peut-être ne trouveraije plus de place à Fopéra. » Il en trouva heureusement au sermon qui semblait s'adresser particulièrement à lui et lui dire : Tu es ille vir. Il en sortit tout autre qu'il n'y était entré, n'alla plus à l'opéra mais à l'église, et non plus par curiosité (1).

Un des premiers convertis de Massillon fut le colonel françois-Armand de Gourville. Ce valeureux et brillant officier joignait à la physionomie la plus gracieuse tout ce qui peut attirer l'estime et l'affection. Use mêla comme tant d'autres à la foule qui se pressait pour entendre les premiers sermons de Massillon. Les grandes vérités de la religion, exposées avec une force inaccoutumée, firent sur son âme une impression irrésistible. 11 alla se jeter en larmes aux pieds du prédicateur et lui fit un aveu sincère de ses fautes. Dès ce moment et jusqu'au dernier jour de sa vie il pratiqua toutes les vertus chrétiennes avec la plus exacte et la plus édifiante fidélité. '11 était colonel du régiment du Maine, lorsqu'il fut grièvement blessé, la veille de la bataille d'Almanza. Il allait être fait maréchal de camp mais il mourut peu de jours après des suites de sa blessure, à l'âge de quarante-six ans (en 1707). Telle était

(1) Laharpc, Cours de littérature, t. V. XIV.

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