‹ MassillonChapitre 110 sur 215 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

ce qu'ils ont écrit sans reconnaître qu'ils ont atteint, chacun à sa manière, l'idéal du genre. Ces sermons si fortement conçus et si élégamment écrits sont tellement clairs et limpides que rien n'échappe au lecteur, quoique ils soient déjà vieux de deux siècles. — D'où vient que je comprends tout ce que vous dites, même lorsque vous faites l'admiration de la cour ? demandait un jour à son fils, avec étonnement, la mère de Bourdaloue. La même question aurait pu être adressée à Massillon. Ses auditeurs comprenaient tout ce qu'il disait. Il savait que les orateurs sacrés ne font pas preuve d'esprit, quand il en faut pour les comprendre. La souveraine perfection du style d'un prédicateur, a très-bien dit RoUin, serait que, plein de grâces pour les savants, plein de clarté pour les ignorants, il plût également aux uns et aux autres (1). Massillon et Boardaloue possédaient cet art difîicile de plaire à tout le monde en se faisant comprendre par tout lemonde. Leurs sermons seraient goûtés aujourd'hui encore, s'ils étaient prêches (2). Mais pour être orateur il faut avoir d'autres qualités et d'autres aptitudes que celles qui font l'écrivain. Ce qui le distingue c'est l'art de parler et non l'art d'écrire ni celui de déclamer. Quoique Massillon nous ait laissé des sermons parfaits, nous ne pouvons le considérer comme un prédi-

(1) Traité des études, liv. IV, ch. ii, art. 1er.

(2) Dans une importante paroisse d'une des plus grandes villes du midi, il y a quelques années, le prédicateur engagé pour le Carême ne put tenir sa parole. Comme le curé se trouvait trèsembarrassé, un de ses vicaires offrit ses services qui furent acceptés. Le premier dimanche de Carême il débuta ainsi : « Mes frères, le prédicateur qui s'était chargé de la station quadragésimale n'a pu venir ; il sera remplacé par Massillon, si vous le voulez bien. Ayant, grâce à Dieu, une heureuse mémoire, je vous prêcherai un sermon de Massillon, le dimanche, le mardi et le jeudi. :> — Ce Carême dépassa toutes les espérances du vicaire et du curé ; la ville entière voulut l'entendre.

cateur accompli (l). Il lui manquait le don de l'improvisation, c'est-à-dire la faculté de parler de l'abondance du cœur sans avoir confié péniblement à la mémoire des phrases rédigées dans le silence du cabinet. Massillon était l'esclave de son manuscrit. Il se plaignait souvent, « d'être obligé d'apprendre tous les jours sa leçon comme un écolier. » Sa mémoire était prompte et fidèle, mais elle lui fit défaut plus d'une fois et l'obligea de recourir à son cahier. Prêchant un jour à Versailles, il s'arrêta un instant pour se rappeler la suite de son discours. Louis XIV lui dit, avec sa grâce habituelle : « Remettez-vous, mon Père, il est bien juste de nous laisser le temps de goûter les belles choses que vous nous dites. » Quoiqu'il pût compter sur la bienveillance de ses auditeurs, Massillon devait être humilié par ces moments d'arrêt que lui imposaient les caprices de sa mémoire. Il n'est pas étonnant qu'il ait répondu, lorsqu'on lui demandait quel était son meilleur sermon : « C'est celui que je sais le mieux (2) . » Gomment prêcher, je ne dirai pas des missions, mais seule-

<1) après avoir analysé les qualités et les défauts de Bourdaloue, dans son second Dialogue sur Véloquence, Fénelon termine ainsi sa critique : « Je conclus que c'est un grand homme qui n'est point orateur. » 11 aurait porté un jugement semblable sur Massillon.

(2) On attribue la même réponse à Bourdaloue qui se défiait tellement de sa mémoire qu'il tenait habituellement les yeux fermés, et qui fut obligé quelquefois de recourir à son cahier qu'il plaçait toujours humblement sur le siège de la chaire. Cependant Bourdaloue fut moins esclave du manuscrit que Massillon. Il apprenait par cœur les sermons qu'il prêchait devant la cour, mais, nous dit le P. La Rue, il suivait avec une pleine liberté les mouvements de son zèle en prêchant aux pauvres, ce qu'il a fait deux Carêmes entiers dans les hôpitaux, autour de Paris. « 11 y trouvait toujours le même concours du grand monde et les mêmes applaudissements, parce qu'il y portait toujours le même art de peindre les mœurs, quoique avec des couleurs moins brillantes, et la même force à convaincre les pécheurs, soutenue d'une voix enlevante par son éclat et par sa rapidité ! » — Massillon n'a jamais prêché qu'en récitant ses sermons.

Page 1