CHAPITRE VIII
ment des retraites, lorsqu'on ne peut dire aux fidèles que ce qu'on a lentement appris par cœur. Celui qui ne se préoccupe que de l'enchainement des idées, et qui naturellement éloquent trouve, dès qu'il veut parler, l'expression convenable , sera moins agréable peut-être que celui qui récite de mémoire, mais assurément il sera plus utile. Être d'abord écrivain dans son cabinet, être ensuite déclamateur en chaire, ce n'est pas assez pour mériter d'être appelé orateur.
A ce point de vue, les deux plus grands orateurs du XVII® siècle sont sans contredit Bossuet etFénelon. On sait que la vie de Bossuet, suivant Theureuse expression d'un contemporain, a été presque tout entière dans la prédication. Il nous reste de ce puissant génie un grand nombre de sermons soigneusement écrits, des fragments, des canevas, de simples notes. Ces reliques oratoires ne peuvent pourtant nous donner qu'une idée imparfaite de cette « variété de sermons qu'il a faits sans nombre sur toutes sortes de sujets. » Jamais il n'a répété le même Carême ni le même Avent, ajoute l'abbé Ledieu; c'étaient toujours des matières nouvelles. Aurait-il eu cette fécondité inépuisable si , après avoir recueilli dans la méditation les pensées qu'il voulait exposer au peuple, il avait eu besoin de s'inquiéter des mots qui pouvaient les exprimer avec le plus de grâce et d'énergie? Les mots abondaient aussi facilement sur ses lèvres que les idées dans son esprit. Vers la fin de sa carrière il se contentait d'écrire quelques textes de l'Ecriture ou des Pères et jde préciser brièvement l'enchaînement des idées qu'il se proposait de développer. Parfois il faisait simplement une marque à la marge d'un volume de la Bible, puis s'agenouillait le front dans les mains, incliné devant Dieu, abîmé dans ses réflexions. B se relevait un quart d'heure après et montait en chaire « avec
le ton et la démarche d'un ambassadeur du Dieu vivant. »
On sait comment Fénelon concevait la prédication. Ses dialogues sur l'éloquence font autant d'honneur à sa piété qu'à son goût littéraire. Personne n'a mieux pratiqué que lui les conseils qu'il a donnés. Au prédicateur qui récite son manuscrit, Fénelon préfère « un homme qui médite fortement sur les principes du sujet qu'il doit traiter et dans toute leur étendue , qui s'en fait un ordre dans l'esprit, qui prépare les plus fortes expressions par lesquelles il veut rendre son sujet sensible; qui range toutes ses preuves ; qui prépare un certain nombre de ligures touchantes. » Il ne croit pas qu'après ce sérieux travail préliminaire on ait de la peine à trouver en chaire les expressions communes qui doivent faire le corps du discours. Ce beau génie si naturellement orateur n'a laissé qu'un très-petit nombre de sermons écrits, quoiqu'il ait prêché bien souvent. Les vérités qu'un prédicateur doit rappeler aux fidèles étaient l'objet constant de ses réflexions. Il n'avait donc qu'à se recueillir un moment pour disposer dans un ordre oratoire les pensées les plus utiles aux chrétiens sur chaque sujet et pour chaque fête. Quant aux expressions elles ne pouvaient lui manquer. Il savait que si dans l'improvisation la phrase est moins correcte et moins harmonieuse, elle est plus véhémente, plus naturelle, plus persuasive, plus éloquente en un mot. Il ne tenait pas à charmer toujours l'oreille de ses auditeurs mais il tenait à être toujours prêt à les instruire et à les toucher (1). .
(1) Dans le H" Dialogue sur l'éloquence^ un des interlocuteurs s'écrie : v< je trouve qu'il est fort indigne du prêtre qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits et à inventer des divisions ; car dès qu'on s'est mis sur le pied de ces prédications, on n'a plus le temps de faire autre chose, on ne