CHAPITRE VIII
L'exemple de Bourdaloue et de Massillon fut plus généralement suivi que celui de Fénelon et de Bossuet. Le P. La Rue avoue ingénuement qu'il avait pris la résolution de prêcher sans réciter son cahier, mais qu'il fut insensiblement emporté par le goût du temps, qu'il voyait suivi des plus habiles sans exceptions et des plus vertueux sans scrupules. Il aurait voulu, comme Bossuet, tirer seulement des plans de discours, puis s'exercer en se promenant au choix des expressions et à l'essai des mouvements oratoires. Mais il manquait à la fois de confiance et d'humilité. Il craignait qu'on ne trouvât pas son style assez poli. Il avouait que la culture assidue et chagrine de la mémoire, ne peut être que l'effet d'un ardent désir de plaire et d'un amour-propre servile, qui fait craindre à l'orateur de compromettre sa réputation au lieu de l'enhardir à l'œuvre du salut des âmes. Il continuait cependant à se défier de sa facilité d'élocution et à ne compter que sur sa mémoire. Il en témoigna son repentir dans la préface de ses œuvres, essayant d'inspirer à d'autres ce qu'il n'avait pu gagner sur lui-même. Il exhorta les prédicateurs à travailler à la conversion des âmes avec autant de zèle, d'humilité et de liberté d'allures que les saints pères et les missionnaires, et il conclut ainsi : « Voilà un sermon que je mets à la tête de tous les autres et que j'aurais dû me faire à moi-même lorsque j'étais encore en âge d'en profiter. Au moins il est encore temps de reconnaître ma faute et d'encourager ceux qui me suivent à tâcher de l'éviter. »
fait plus d'autre étude, ni d'autre travail; encore même, pour se soulager, se réduit-on souvent à redire toujours les mêmes sermons Pour moi, je le dis franchement, tout cela me scandalise.
Quoi! le dispensateur des mystères de Dieu s-era-t-il un déclamateur oisif, jaloux de sa réputation et amoureux d'une vaine pompe ? N'osera-t-il parler de Dieu à son peuple sans avoir rangé toutes ses paroles et appris en écolier sa leçon par cœur ! »
Les contemporains de Massillon, moins sévères que nous, et charmés par son style enchanteur, lui pardonnaient aisément la peine qu'il prenait pour ne leur faire entendre que des discours écrits avec un art consommé ; où le travail ne se laissait pas apercevoir, et dont chaque phrase semblait venir naturellement et sans effort, se placer d'elle-même sur les lèvres de l'orateur. Un parallèle que nous avons déjà cité nous fait connaître .le jugement qui fut porté sur Masssillon après son second Carême à la cour. « Massillon a l'extérieur composé, son œil est grave, sa voix touchante, son geste insinuant. Il n'a pas les grands mouvements des déclamateurs impétueux, ni les manières basses et rampantes des froids orateurs. Plus on l'écoute, plus on se fait à son action. Elle est singulière et il s'entend bien à la ménager. Sa présence persuade ce qu'il va dire et ce qu'il dit achève de convaincre. Son style, nourri des Saintes Ecritures, est tel, que les habiles y trouvent de la profondeur, sans que les autres le trouvent obscur ni trop élevé. . . . aussi modéré que juste dans ses ouvrages, délicat et non recherché dans le choix des termes, il néglige les ornements qu'il ne croit pas devoir servir à la dignité de l'Evangile. Ses discours sont simples en apparence. Quelle onction surtout dans sa manière de parler qui ravit les auditeurs et les laisse dans l'incertitude de ce qu'ils admirent davantage, ou le zèle de l'apôtre ou la finesse de l'orateur. On dirait que l'éloquence a des règles particulières pour lui et des secrets réservés à son esprit. Tout devient éloquent dans sa bouche et sa bouche ne prononce que des oracles. Par un mot il explique un sentiment et par quelques sentiments il épuise un sujet (1) ».
Ce jugement, dont nous n'avons cité qu'une partie,
(1) Caractères des RR. PP. Maure et Massillon. Liège, in-12.