CHAPITRE VIII
est l'œuvre assurément d'un ami de l'Oratoire. Il témoigne cependant qu'en 1704 l'éloquence de Massillon était universellement admirée . et qu'on le regardait comme un orateur accompli. Quant aux éloges donnés à son action oratoire nous ne pouvons les taxer d'exagération. Sur ce point tous les contemporains paraissent d'accord. Au sortir d'un de ses sermons, le célèbre Baron, un des plus parfaits acteurs qu'ait eus le théâtre-Français, trouvait son action si naturelle, si vraie, si bien en harmonie avec sa parole qu'il dit à un de ses camarades qui l'avait suivi : « Mon ami, voilà un orateur, et nous ne sommes que des comédiens. » Le même acteur l'ayant rencontré dans une maison ouverte aux gens de lettres, lui dit : « Continuez, mon Père, à débiter de même. Vous avez une manière qui vous est propre ; laissez les règles aux autres. » Languet, archevêque de Sens, avait souvent, dans sa jeunesse, entendu prêcher Massillon. Dans sa réponse au discours de réception du duc de Nivernais à l'Académie française, il décrivit ainsi l'action oratoire de l'illustre prédécesseur du récipiendaire : Massillon parut en chaire « avec cet air simple , ce maintien modeste, ces yeux humblement baissés, ce geste naturel ce ton affectueux, cette contenance d'un homme pénétré, portant dans son esprit les plus brillantes lumières et dans le cœur les mouvements les plus tendres. Il ne tonnait point dans la chaire. Il n'épouvantait pas l'auditoire par la force de ses mouvements et l'éclat de sa voix ; non : mais par sa douce persuasion il versait en eux comme naturellement ces sentiments qui attendrissent et qui se manifestent par les larmes et le silence.... dès son troisième sermon, il fut regardé comme le prenier prédicateur du royaume (1). » Le témoignage de Tar-
(I) Languet, entré de bonne heure dans la maison de Navarre, avait vingt-deux-ans lorsque Massillon prêcha son premier Carême à Paris, en 1696.
chevêque de Sens est confirmé par celui de d'Alembert qui, trop jeune pour avoir été l'auditeur de Massillon, interrogea du moins, lorsqu'il écrivit son éloge, ceux qui l'avaient entendu (1). « Son action, dit-il, était parfaitement assortie au genre d'éloquence qu'il avait embrassé. Au moment où il entrait en chaire, il paraissait vivement pénétré des grandes vérités qu'il allait dire : l'air modeste et recueilli, sans mouvements violents et presque sans gestes , mais animant tout par une voix touchante et sensible, il répandait dans son auditoire le sentiment religieux que son extérieur annonçait. Il se faisait écouter avec un silence profond qui loue encore mieux l'éloquence que les applaudissements les plus tumultueux (2). »
Nous pouvons conclure de ces détails que si aujourd'hui on ne compose plus les sermons comme Massillon les composait, on les débite encore moins comme il les débitait. « Nous avons changé tout cela. » Les grands gestes et les grands cris ont trop souvent remplacé l'onction et la gravité. Nous avons vu en chaire des prédicateurs apocalyptiques, émus dès le signe de la croix, enroués après la dixième phrase, en transpiration après l'exorde. C'est ce qu'ils appellent : dramatiser la prédication.
(1) D'Alembert naquit en 1717 ; il publia son éloge de Massillon on 1772.
(2) Massillon avait une voix flexible et sonore et surtout un œil éloquent. Son exclamation favorite : grand Dieu! qui revient si souvent dans ses discours, partait du fond du cœur. Un personnage distingué qui avait eu le bonheur inestimable d'être du nombre de ses auditeurs, disait en 1781 à M. l'abbé d'Auribeau, que Massillon, en s'écriant : grand Dieu ! employait un accent particulier, accompagné d'un regard très-vif vers le ciel et d'un geste si expressif qu'il produisait toujours la plus profonde impression sur l'auditoire. (Voir les Mélanges historiques recueillis par M. l'abbé d'Auribeau. >