‹ MassillonChapitre 116 sur 215 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

à n'écrire que lorsque la nécessité l'y obligeait, dut quelquefois sinon composer de nouveaux sermons, du moins modifier ceux qu'il avait déjà prononcés et les adapter aux circonstances, à l'état des esprits, aux préoccupationsde son auditoire. Il est certain, par exemple, que son sermon, ou si Ton aime mieux, son admirable homélie sur Taumône, prêché d'abord le quatrième dimanche du carême de 1704, a été de nouveau prononcé en Tannée 1709, pendant que la France entière était désolée par une lamentable famine qu'avaient engendrée deux autres fléaux : une guerre souvent malheureuse au dehors, un luxe effréné à l'intérieur. C'est ce qui explique le tableau lugubre tracé par l'orateur de l'effroyable misère qui affligeait le royaume. — « Certes, dites-moi, tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités, que des hommes créés à l'image de Dieu et rachetés de tout son sang broutent l'herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité, vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'homme et qui devient pour eux une nourriture de mort , auriez-vous la force d'y être seul heureux ? Tan dis que la face de tout un royaume est changée et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de sérénité, d'opulence? Et où serait l'humanité, la raison, la religion?... La main du seigneur est étendue sur nos peuples dans les villes et dans les campagnes ; vous le savez et vous vous en plaignez : le ciel est d'airain pour ce royaume affligé ; la misère, la pauvreté, la désolation, la mort marchent partout devant vous. Or, vous échappet-il de ces excès de charité, devenus maintenant une loi de discrétion et de justice ? Prenez-vous sur vous-même une partie des calamités de vos frères? Vous voit-on

seulement toucher à vos profusions et à vos voluptés, criminelles en toute sorte de temps, mais barbares et punissables même par les lois des hommes en celui-ci? » Cette description oratoire des calamités dont gémissait la France n'était pas exagérée. La guerre pour la succession d'Espagne, lapins juste peut-être de toutes celles que Louis XIV avait soutenues, était aussi la plus longue et la plus désastreuse. Les ennemis du grand roi, non contents de le vaincre , voulaient l'humilier et le réduire à l'impuissance, lui naguères si puissant. Les négociations entamées pour la signature d'un traité de paix n'amenaient aucun résultat. En attendant la victoire de Denain et la paix d'Utrecht, la France s'épuisait d'argent et de soldats. Un hiver exceptionnel par sa rigueur et sa durée occasionna, en 1709, la plus affreuse disette. Les arbres fruitiers, les blés, les pâturages, les divers grains qui peuvent servir à la nourriture de l'homme furent consumés par le froid dans différentes parties de l'Europe et principalement en France. Cette famine augmenta d'une manière exorbitante le prix de toute chose, à un moment où l'argent, devenu de plus en plus rare, depuis quelques années, semblait 'avoir tout à fait disparu. Il y eut des troubles dans Paris qui n'a pas besoin de mourir de faim pour s'émouvoir et se soulever. Jamais la France ne s'était trouvée dans une si triste situation. Les expédients dont on s'était servi les années précédentes , tels que l'augmentation des charges, ne pouvaient pas produire des ressources sufB.santes. Les vaisseaux qui étaient partis pour la mei du Sud arrivèrent justement dans le temps qu'on ne savait à quoi se résoudre* Ils portaient dans leurs flancs plus de trente millions de matières d'or et d'argent (1). Ce secours inespéré permit de continuer la

(1) V. Reboulet, Hist. de Louis XIV, t. VIIL p. 276.

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