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CHAPITRE IX

campagne , mais les vivres nécessaires à l'entretien des troupes coûtèrent, dans une seule année, plus de quarante-cinq millions. C'est alors que Louis XIV créa l'impôt du dixième qui enrichit beaucoup plus les traitants que le trésor royal.

Massillon a flétri ces avides percepteurs, ces financiers usuraires qui profitaient des malheurs publics pour accroître par l'agiotage leur fortune scandaleuse : « Que dirai-je?Ne mettez-vous pas peut-être à profit les misères publiques ? Ne faites-vous pas peut-être de l'indigence comme une occasion barbare de gain ? N'achevezvous pas peut-être de dépouiller les malheureux, en affectant de leur tendre une main secourable ? Et ne savez-vous pas l'art inhumain d'apprécier les larmes et les nécessités de vos frères ? Entrailles cruelles ! dit l'esprit de Dieu, quand vous serez rassasiées, vous vous sentirez déchirées ; votre félicité sera elle-même votre supplice et le Seigneur fera pleuvoir sur vous sa fureur et sa guerre. »

Saint-Simon se rencontre ici avec Massillon ; mais l'indignation du duc et pair contre les traitants est plus acerbe que celle du prédicateur. Il ne se contente pas d'indiquer la plaie, il la met à nu. « Les papiers dont le commerce était inondé et qui tous avaient plus ou moins perdu crédit, faisaient un chaos dont on n'apercevait point le remède : billets de monnaie, billets des receveurs généraux, billets d'ustensiles étaient la ruine des particuliers, que le roi forçait de prendre en paiement de lui, qui perdaient moitié, deux tiers et plus, avec le roi comme avec les autres. Ces escomptes enrichissaient les gens d'argent et de finance aux dépens du public. La capitation doublée et triplée à volonté écrasait nobles et roturiers, seigneurs et gens d'église, sans que ce qu'il en -revenait au roi pût suffire, qui tirait le sang de tous ses sujets sans distinction, qui en

exprimait jusqu'au pus et qui enrichissait une armée infinie de traitants et d'employés à ces divers genres d'impôts entre les mains de qui en demeurait la plus claire partie. »

Maury nous apprend qu'il a plusieurs fois entendu dire aux contemporains de Massillon que jamais aucune tragédie n'avait ni fait verser plus de pleurs, ni excité de plus longs ,et de plus douloureux gémissements que le sermon sur V Aumône, et surtout ce tableau de la famine présenté avec tant d'énergie et tant de vérité à l'imagination d'un peuple menacé de mourir de faim. S'il faut l'en croire, non- seulement on fondit en larmes autour du prédicateur, mais encore les voûtes du temple retentirent de sanglots. La cherté du pain et la rareté de Fargent ne disposaient que trop l'auditoire à donner libre cours à ses pleurs, pendant que Massillon s'apitoyait sur «tant de misères publiques et cachées, tant de familles déchues, tant de citoyens autrefois distingués, aujourd'hui sur la poussière et confondus avec le plus vil peuple.» Mais l'effrayant fantôme de la famine n'était pas la seule cause de ces douloureux gémissements. Lorsque tout ce peuple répondait par des sanglots à cette terrible interrogation que l'orateur adressait aux usuriers: «Ne mettez-vous pas à profit les misères publiques ?» il affirmait solennellement l'injustice et la barbarie des avides collecteurs d'impôts, et protestait, autant qu'il était en son pouvoir, contre l'impunité des traitants. Il ne restait aux malheureux qu'exploitaient les agioteurs que la consolation de pleurer. Je me trompe: on essaya aussi de leur procurer la consolation de rire. Ce fut pendant cette année 1709 que fut représentée pour la première fois la comédie de Turcarei, qui livrait à la risée populaire les financiers enrichis par l'usure. Quelques éclats de rire purent sembler une vengeance

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