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CHAPITRE IX

inoffensive ; mais les Turcarets n'étaient pas seuls atteints par la comédie de Lesage, qui n'était que le prélude des comédies de Beaumarchais. Le théâtre allait renouveler les hardies personnalités d'Aristophane et devenir un instrument de révolution.

Le bruit que fit la comédie de Turcaret et le caractère de ce pamphlet dramatique, dont le vrai héros est un valet qui se moque à la fois, en les volant, des gentilshommes et des financiers, purent faire mesurer à Massillon la distance qui devait séparer le siècle nouveau du grand siècle, dont il était le dernier représentant. Mais il eut à la même époque une autre occasion de pressentir quels progrès allait faire l'impiété. Au moment de sa plus brillante réputation, Massillon voyait souvent la supérieure du couvent de la Madeleine du Traisnel à la rue de Gharonne(l). Au nombredes élèvesde cette maison se trouvait la jeune de Vichy-Ghamrond qui devait devenir bientôt célèbre sous le nom de Madame du Deffand. Mais, à douze ans, elle donnait de graves inquiétudes à ses parents et à ses maîtresses par sa précoce incrédulité. On lui avait donné à lire l'histoire de l'Ancien- Testament, par Royaumont, un des solitaires de Port- Royal ; elle en avait fait le sujet d'inconvenantes plaisanteries au grand scandale de toute la maison. Massillon fut prié de la voir et de la catéchiser. Il lui fit avec douceur ^quelques paternelles remontrances sur son caractère frondeur. Elle lui répondit avec un esprit et une assurance qui l'étonné rent. — Gomment Tavezvous trouvée? lui demanda la supérieure après l'entretien.— Gharmante, répondit-il. — Mais que faut-il faire ?

(1) L'auteur des souvenirs de Mme de Créquy raconte une anecdote curieuse sur le séjour de Mlle de Vichy au couvent de la Madeleine de Traisnel. Il nous apprend que la Supérieure de cette maison s'appelait M"^ de Véni d'Arbouze. ( t. II. p. 72. ).

— Continuer à lui faire lire de bons livres et ne pas la tourmenter. Dieu qui lui a donné tant d*esprit lui accordera la grâce dont elle a besoin pour diriger sa raison.» La prédiction de Massillon ne s'est pas entièrement réalisée. Dans une lettre à Voltaire, du 28 septembre 1765, Madame du Deffand rappelle le fait que nous venons de raconter. — «Je me souviens, dit-elle, que dans ma jeunesse, étant au couvent, madame de Luyne m'envoya le P. Massillon. Mon génie trembla devant le sien. Ce ne fut pas à la force de ses raisons que je me soumis, mais à l'importance du raisonneur (1).»

L'émotion produite par le sermon sur V Aumône durait encore, lorsque Massillon attendrit de nouveau tous les cœurs et fit répandre des larmes abondantes, en déplorant du haut de la chaire, la mort du prince de Gonti. C'est aussi en 1709 qu'il prononça l'oraison funèbre de ce prince. Avant d'en parler, nous dirons un mot, pour n'y plus revenir, des panégyriques et des sermons de vêture prêches par Massillon. Son neveu, qui nous les a conservés, les fit précéder, en les éditant pour la première fois, d'un avis au. lecteur, où il crut devoir déclarer que (( tous ces discours n'étaient pas de la même force. » Mais il louait avec raison l'orateur sacré de n'a-

(1) Madame du. Deffand naquit en 1697 et mourut en 1780, Si c'est vers douze ans qu'elle a eu cet entretien avec Massillon, c'est vers l'année 1709, — Horace Walpole assure que la jeune pensionnaire ne fut pas plus intimidée par le caractère que persuadée par les raisonnements de Massillon. qu'elle soutint la discussion avec beaucoup de bon sens, et que le futur prélat la quitta plus frappé de sa beauté et de son esprit que scandalisé de ses hérésies. Il ajoute, au surplus, que jamais madame du Deffand ne fit parade d'un scepticisme trop à la mode dans la société : qu'elle désira toujours « de pouvoir être dévote,, ce qui lui paraissait l'état le plus heureux de cette vie. » Elle-même parle souvent de ce désir ans affectation et sans respect humain. — V. corrcsp. inéd. de Madame du Deffand, publiée par le marquis de Saint-Aulairc. Notice prélim. vu.

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