CHAPITRE PREMIER
élus ; nous lui appartenons pleinement. S'il ne veut pas de nous et nous prédestine à l'éternel malheur, ne l'accusons pas de cruauté, mais seulement de souveraineté.
A l'exemple de l'évêque d'Ypres, les jansénistes croyaient aussi défendre les droits de Dieu en supprimant les droits de l'homme, qui ne sont encore, après tout, que les droits de Dieu, puisque c'est lui-même qui les a établis. Ils étaient tellement frappés par la puissance et la justice de Dieu, qu'ils oubliaient presque sa bonté. A force de considérer l'abîme infini qui sépare le créateur de la créature, ils en venaient à regarder l'homme comme complètement mauvais, indigne de s'approcher de Dieu et d'aspirer au bonheur de le posséder dans le ciel. D'après eux, le péché originel n'avait pas seulement souillé le genre humain, il avait de plus radicalement vicié chaque personne humaine au point de ne laisser en elle rien de bon, et de changer en péchés toutes ses actions. Avec de tels principes, les jansénistes devaient inspirer des sentiments de crainte, recommander les œuvres de pénitence, blâmer la fréquente communion. Volontiers ils auraient imposé à tous les chrétiens les conseils évangéliques comme des préceptes obligatoires. Les pratiques de dévotion qui aident le chrétien à exprimer sa foi et à ranimer son amour, leur paraissaient de choquantes familiarités. La plupart, du reste, conformaient leur vie à leur doctrine. Rigides jusqu'à la sécheresse, ils penchaient toujours vers la sévérité, réprouvaient la moindre concession à la faiblesse humaine, et affichaient l'horreur de la morale relâchée.
Le principal tort des jansénistes ne fut pas d'embrasser une erreur dans la difficile question de la grâce et du libre arbitre, ce fut de persévérer dans cette erreur et de la soutenir avec une implacable obstination, après que les Souverains-Pontifes l'eurent condamnée. Dès ce
moment leur austérité ne fut plus que le masque de leur orgueil. Ils ne combattirent plus que pour défendre une opinion personnelle, tout en protestant qu'ils ne combattaient que pour soutenir les droits de la grâce. Ils devinrent sectaires. Ils formèrent dans l'Eglise et dans l'Etat un parti remuant, habile aux petites intrigues, produisant chaque jour un nouveau pamphlet, associant à ses rancunes toutes les oppositions. L'esprit de corps ajouta son énergie à celle de cet esprit d'égoïsme qui s'opiniâtre dans l'erreur pour ne pas s'humilier en avouant qu'il s'est trompé. Il y avait alors en France de * nombreuses corporations religieuses. Tout en rivalisant de zèle, de science et de piété, elles se disputaient, par quelques-uns de leurs membres, l'influence, la considération, l'estime du monde. Au dix-septième siècle, les jésuites étaient, sans contredit, les religieux les plus influents. Ils excitaient cette jalousie qu'on ne se reproche pas, parce qu'elle n'est pas personnelle, et qu'elle n'est produite que par l'esprit de corps. Destinés à être souvent persécutés au nom de la liberté et de la raison, les jésuites furent, à cette époque d'ardentes discussions théologiques, les plus infatigables défenseurs de la liberté et du sens commun, singulièrement outragés par les jansénistes. Déjà disposés à combattre les jésuites par tous les moyens possibles, les ordres religieux qui renfermaient dans leur sein des membres séduits par les doctrines nouvelles, s'attachèrent à l'erreur avec d'autant plus d'acharnement, qu'elle avait surtout pour adversaires leurs puissants rivaux.
Le jansénisme trouva de bonne heure auprès de plusieurs pères de l'Oratoire un favorable accueil. Un des premiers historiens de cette hérésie, ou de ce parti, raconte que Jansénius, pendant le séjour qu'il ht à Paris, se lia étroitement d'amitié avec les Pères Guibert et Gi-