CHAPITRE IX
breuses défaites essuyées par les armées françaises, pendant la guerre pour la succession d'Espagne, il fallut songer à utiliser le génie militaire du prince de Gonti. En 1699, il obtint le commandement de l'armée de Flandres . Cette nomination rendit à l'armée la confiance et l'espoir de réparer les désastres des années précédentes. Mais la joie des troupes ne fut pas de longue durée ; le prince ne put pas aller se mettre à leur tête. Atteint d'une maladie de langueur au moment d'entrer en campagne, il mourut le 22 février, à l'âge de 45 ans. Sa mort fut pleurée comme une calamité publique. Jean-Baptiste Rousseau, qui était le grand poëte lyrique de cette époque, se fit l'interprète des regrets de tous, et consacra une ode élégiaque à la mémoire du héros. Massillon fit couler plus de larmes en prêchant son oraison funèbre . Il consentit à la publier, pour consoler la douleur des nombreux amis de l'illustre défunt. C'est le seul discours qu'il ait lui-même livré à l'impression (1 ).
Le médisant Saint-Simon ne parle pas du prince de Conti avec son acrimonie accoutumée : « Il prenait à
(1) « J'ai sous les veux, écrivait M. de Sainte-Beuve, son oraison funèbre du prince de Conti, publiée en 1709 et avec des notes critiques écrites à la main en marge par un contemporain qui avait assisté à la cérémonie même et qui marque les différences entre le morceau imprimé et le morceau débité. (Ces notes manuscrites se trouvent sur l'exemplaire de la bibliothèque Impériale.) Les critiques que fait ce lecteur dont j'ignore le nom sont la plupart d'une grande justesse ; il y relève des inexactitudes et des irrégularités d'expression, des phrases embarrassées, des répétitions, le mot goûty par exemple, répété à satiété... » (Causeries du Lundi t. IX, p. 14.) Si je ne me trompe, le mot goitt n'est employé qu cinq fois ; c'est trop sans doute, mais on ne peut dire qu'il est re pété à satiété. Un lecteur difficile et minutieux peut cependant signaler dans cette oraison funèbre plus d'une phrase qui pourrait être plus correcte : — Peu d'années s'écoulent et meurt encore la pieuse princesse qui l'enfantait tous les jours à Jésus-Christ. ■> — « Objet des regards et des souhaits de toute la cour, au milieu de tout ce frivole il a des vues vastes et sérieuses. » — « 11 ne lui fallait que l'histoire du héros qu'il a devant les yeux. t>
tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'État et au général d'armée, et si naturellement, que le succès en était certain. Il fut aussi les constantes délices du monde, de la cour, des armées, la divinité du peuple, l'idole des soldats, le héros des officiers, l'espérance de ce qu'il y avait de plus distingué.» A cet éloge, l'auteur des Mémoires dip^orte quelques restrictions. Il nous représente le prince de Conti comme incapable d'aimer , tenant à avoir des amis comme on tient à avoir des meubles, mais si charmant qu'on ne pouvait s'empêcher d'idolâtrer un si aimable égoïste. Il ajoute sur un ton douteux, qui peut être celui de la critique aussi bien que celui de la louange: «Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il était encore coquet avec tous les hommes.» Ces coups de pinceau ne s'accordent guère avec l'éloge que fait Massillon de son héros, considéré comme «bon mari. » Il nous le représente : « respectant les liens de la nature, les doux titres de père et de mari, et ne connaissant pas cet usage insensé qui fait que la plupart des grands semblent être nés seuls sur la terre, croient que tout ce qui renverse la première institution de la nature est un privilège de la grandeur, et regardent tout ce qui lie comme un joug qui les déshonore. » S'il fallait admettre tout ce qu'insinue Saint-Simon, qui prête une oreille trop attentive aux historiettes calomnieuses du grand monde, Massillon n'aurait pas été fort adroit en insistant sur la grandeur et la sagesse du prince de Conti « jusque dans ces devoirs obscurs et domestiques où l'homme se relâche toujours, et où l'humeur prend si aisément laplace de la vertu (1).»
(1) La princesse Palatine qui, pour la médisance, peut aller de pair avec Saint-Simon, traite sévèrement le prince de Conti dans une lettre du 19 avril 1701, trop injuste pour que nous la citions. Elle va jusqu'à lui reprocher d'aimer ses pages.