CHAPITRE X
Oraison funèbre du Dauphin, fils de Louis XIV. — Situation de la France à la naissance du Dauphin. — Son éducation.
— Montausier et Bossuet. — Yie inutile du Dauphin , ses talents militaires, sa mort. — Seconde phase du jansénisme.
— Les réflexions morales de Quesnel. — La bulle Unigenitus.
— Conduite du cardinal de Noailles. — Négociations de Massillon pour obtenir de lui l'acceptation et la publication de cette bulle.
Deux ans après la mort du prince deConti, Louis XIV fut frappé dans ses plus chères affections de famille. Son fils, le grand Dauphin, mourut de la petite vérole, à Meudon, le 14 avril 1711. Massillon, quoiqu'il ne jouît pas d'une grande faveur à la cour, fut chargé de prononcer Toraison funèbre de ce prince. Son éloquence parut seule capable de déplorer dignement la perte de l'héritier du trône. Il n'était pas facile de louer en chaire, après sa mort, un prince que les contemporains avaient si peu loué pendant sa vie. Saint-Simon nous a laissé du Dauphin un portrait, qui, sans doute, n'est pas flatté, mais qui malheureusement est ressemblant : « Il était sans vice ni vertu, sans lumières ni connaissances quelconques, radicalement incapable d'en acquérir, très-paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l'ennui, qu'il communiquait aux autres, et pour être une boule roulant au hasard par l'impulsion d'autrui ; opiniâtre et petit en tout
à l'excès, avec une incroyable facilité à se prévenir et à tout croire, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, et qui sans aucune volonté de mal faire eût été un roi pernicieux (1). » Quelles leçons pouvait-on retirer de cette vie qui avait été si nulle ? Là encore ce fut la mort qui inspira l'orateur sacré et lui dicta des paroles dont la tristesse profonde arracha des larmes à tous les auditeurs. Massillon, dans son exorde, oblige ceux qui l'écoutent à rentrer en eux-mêmes, à pleurer à la fois les malheurs de la patrie et les crimes qui les ont provoqués. La mort du Dauphin, arrivée après tant d'autres calamités, est présentée comme le suprême châtiment dont la justice de Dieu frappe une nation coupable. « Quels fléaux réservés dans les trésors de sa colère pour instruire et châtier les hommes. Dieu peut-il donc encore faire tomber sur son peuple? Nous attendions la paix; le roi sacrifiait sa gloire, ses intérêts, sa tendresse à nos désirs ; il était pacifique avec ceux qui haïssaient la paix : elle s'éloigne encore de nous ; et voilà encore la fureur et la guerre. Nos champs ont gémi dans une longue stérilité ; la maladie et la mort ont répandu le deuil dans nos villes ; nous avons vu tomber les cèdres mêmes du Liban; trois princes du sang royal, dans l'intervalle pres-
(1) Saint-Simon voyait toujours les défauts d'autrui à travers an verre grossissant, mais les chansons du temps parlaient aussi du Dauphin avec ce ton de pitié dédaigneuse. Dans un noël de 1684, qu'on ne peut citer en entier, tant il « brave l'honnêteté, » on lit le couplet suivant :
Que fait dans son bel âge Monseigneur le Dauphin?
Est-il toujours bien sage Dort- il tout le matin ?
Il n'aime que la chasse , Elle lui coûte peu; Quand ce plaisir le lasse Il retourne à son feu.