CHAPITRE X
La publication d'un livre qui avait pour titre : Exposition de la foi touchant la grâce et la prédestination (1), parut à Mgr de Noailles une occasion heureuse d'exposer ses véritables sentiments et de contenter tout le monde. Il condamna cette exposition de la foi par une ordonnance et une instruction pastorale qui, tout en réprouvant les cinq propositions, faisait énergiqnement l'éloge de ce qu'on appelait la doctrine de saint Augustin sur la grâce, et défendait d'accuser personne de jansénisme sur de légers soupçons. Les partisans de Quesnel, irrités par la condamnation d'un livre qui renfermait l'exacte doctrine du parti, firent payer cher à Mgr de Noailles son hésitation à épouser ouvertement leur querelle. Au commencement de janvier 1699 parut un libelle qui aurait dû prouver à l'archevêque de Paris qu'il est impossible de marcher à la fois dans deux chemins différents et que c'est éterniser les disputes que de ne pas savoir prendre une franche détermination. Ce libelle avait pour titre : « Problème ecclésiastique^ proposé à M. l'abbé Boileau, de l'archevêché de Paris. A qui l'on doit croire, de M. Louis-Antoine de Noailles, évêque de Ghâlons en 1695, ou de Mgr Louis Antoine de Noailles, archevêque de Paris en 1696? » Ce libelle, dont l'auteur, après avoir mis en parallèle la doctrine des Réflexions morales et celle de l'Exposition de la foi dont il rendait manifeste l'identité, se contentait habilement de poser des questions, était accablant pour Mgr de Noailles, dont il révélait la fausse position et qu'il mettait formellement en contradiction avec lui-même. Après une attaque si audacieuse, il aurait dû prendre un parti décisif et déclarer que sa bonne foi avait été surprise lorsqu'il avait recommandé le livre de Quesnel. Les jansénistes qui l'entouraient, tels
(1) Attribué à Saint-Cyran et publié par le P. Gerberon, à Mons, chez Gaspard Migeot.
que Fabbé Boileau, qui logeait à Tarchevêché, lui persuadèrent que le problème ecclésiastique était l'œuvre d'un jésuite. Ils n'ignoraient pas cependant que le P. Gerberon en était l'auteur (1).
Quelques évêques, attristés de la faiblesse du cardinal de Noailles, crurent qu'ils devaient agir avec une vigueur proportionnée à l'activité que déployaient les jansénistes. Le 15 octobre 1703, Ms^ Foresta de Gollongue, évéque d'Apt, condamna les Réflexions morales, avec défense de les lire sous peine d'excommunication encourue par le fait même. Un livre publié en 1705 : Quesnel séditieux et hérétique, résuma la doctrine contenue dans les quatre volumes incriminés et montra que l'auteur enseignait positivement qu'on ne résiste jamais à la grâce et qu'on ne peut pas y résister ; que cette grâce, sans laquelle on ne peut rien, manque aux justes qui tombent, que J.-G. n'a souffert que pour les prédestinés. M^' de Grammont, archevêque de Besançon , et Ms^ Bargedé, évêque de Nevers, ne tardèrent pas à publier des mandements portant condamnation des Réflexions morales et déclarant que l'auteur s'attachait à inspirer aux fidèles un esprit de révolte contre l'autorité spirituelle et temporelle. Ges mandements provoquaient d'innombrables pamphlets. Trop de bruit se faisait autour du livre de Quesnel pour que le Souverain Pontife pût tarder plus longtemps à porter une sentence doctrinale. Le 13 juillet 1708 il condamna par un bref les Réflexions morales. Le cardinal de Noailles espérait qu'un livre muni de son approbation ne serait jamais flétri par le Saint-Siège. Il ne craignit pas d'exprimer tout le chagrin que le bref de Glément XI lui avait causé. En 1710, les évêques de Luçon
(1) D'Aguesseau déféra le Problème ecclésiastique au parlement. Ce libelle fut condamné au feu le 10 janvier et brûlé le 15 du même mois devant la principale porte de la cathédrale.