CHAPITRE X
faire que le mal, avec la grâce on ne peut faire que le bien. Quesnel enseigne ces deux erreurs. « La volonté que la grâce ne prévient point, n'a de lumière que pour s'égarer, d'ardeur que pour se précipiter, de force que pour se blesser; capable de tout mal, impuissante à tout bien (1). » Pour Quesnel la grâce n'est plus un secours que Dieu donne à notre libre arbitre pour nous aider à préférer le mal au bien. « La grâce, dit-il, n'est autre chose que la volonté toute-puissante de Dieu qui commande et qui fait tout ce qu'il commande (11^ propos.). — La grâce de Dieu n'est autre chose que sa volonté toute-puissante, c'est l'idée que Dieu nous en donne luimême dans toutes ses écritures (19^ prop.). » En quoi consistera donc notre liberté? Jansénius va nous le dire : Sans la grâce nous sommes forcés de faire le mal en général, mais nous sommes libres de faire tel ou tel mal en particulier : hxc nécessitas peccatum in génère duntaxat non singula peccata in particulari respicit. De même avec la grâce nous sommes forcés de faire le bien en général, mais nous sommes libres de faire tel ou tel bien en particulier. Cette singulière liberté suffit à Quesnel, il n'en reconnaît pas d'autre et dit clairement : « Le pécheur n'est libre que pour le mal sans la grâce du Libérateur. » (prop. 38.) <c Le premier effet de la grâce du baptême est de nous faire mourir au péché, en sorte que l'esprit, le cœur, les sens n'aient non plus de vie pour le péché que ceux d'un mort pour les choses du monde (prop. 43). » Puisque la grâce est toute-puissante, il suffit de la rece-
(1) 39*^ propos. — Jansénius avait dit : c Probavimus... nuUum omnino bonum moraliter opus^ hoc est nullum opus quod non sit peccatum, ab infidelibus posse fieri. » Atigustinus,l. III, cap. xi, de Gratia Dei. — L'Eglise enseigne que le péché a rendu l'homme incapable de tout bien surnaturel, mais l'a laissé capable de quelque bien naturel. Selon Jansénius, c'est faire trop d'honneur à la nature déchue; il la déclare incapable de tout bien naturel en même temps que de tout bien surnaturel.
voir pour être sauvé. Mais ne la reçoit pas qui veut ; Dieu la donne à qui boa lui semble. Qaesnel a formulé ainsi sa doctrine sur la prédestination : « Tous ceux que Dieu veut sauver par J.-G. le sont infailliblement (prop. 30.).» A la vérité l'Église enseigne que Dieu veut sauver tous les hommes, qu'il ne refuse sa grâce à personne, que chacun est libre de correspondre à la grâce reçue ou de lui résister, de se sauver ou de se perdre. Mais (c les vérités, dit Quesnel, sont devenues comme une langue étrangère... Ce déchet est une des marques les plus sensibles de la vieillesse de l'Église (prop. 95.). »
Il est inutile d'insister plus longtemps. Pour quiconque n'était pas aveuglé par l'esprit de parti, il était évident que Quesnel, continuant le jansénisme sous une autre forme, enseignait un fatalisme désolant, sous prétexte de religion épurée ; que le Souverain Pontife, mis en demeure de se prononcer sur le livre des Réflexions morales^ devait le condamner comme cachant l'hérésie sous des formules pieuses ; que la constitution unigenitus relevait la nature humaine, trop abaissée par les jansénistes, soutenait les droits légitimes de la raison et défendait la liberté.
La parole du Souverain Pontife aurait dû ramener à l'unité tous les esprits, mais elle accrut l'irritation des jansénistes qui redoublèrent d'efforts pour susciter dans le clergé de France de nouvelles divisions. Ils y parvinrent, grâce à la faiblesse vaniteuse et à l'irrésolution du cardinal de Noailles, qui subit de plus en plus leur influence et devint leur docile instrument. Dès que la bulle fut arrivée en France, le roi, qui l'avait sollicitée, ordonna une convocation des évêques qui pouvaient se réunir à Paris. L'assemblée fut fixée au 13 octobre 1713. Elle tint ses séances à l'archevêché, sous la présidence du cardinal de Noailles, dont on eut à déplorer dès le