CHAPITRE XI
yeux qui ne pouvaient plus regarder la terre sans être attristés par les perspectives de l'avenir. Il conserva jusqu'au dernier soupir sa grandeur et sa majesté, mais on eût dit que l'antique monarchie, dont il avait porté si haut la gloire, expirait avec lui. Les mécontents, qui s'étaient si longtemps contenus, troublèrent le deuil de la nation par l'expression soudaine de leur joie. Plus d'une statue du grand roi fut couverte d'inscriptions dérisoires. Son convoi ne rencontra point partout le respect dû aux dépouilles mortelles d'un monarque dont l'Europe.entière avait admiré la grandeur. Le premier outrage fait à sa mémoire fut la violation de son testament qui conférait au duc du Maine la tutelle du jeune roi et n'attribuait au duc d'Orléans que la présidence d'un conseil de régence, où ses ennemis formaient la majorité. Ce monarque, si puissant pendant sa vie, ne put faire exécuter après sa mort sa dernière volonté. A peine eut-il rendu le dernier soupir que les grands du royaume entrèrent dans la chambre du duc d'Orléans et le saluèrent régent. Le lendemain, le Parlement ouvrit avec solennité le testament royal, bien décidé à l'annuler. En donnant des pleins pouvoirs au duc d'Orléans, malgré les dernières volontés de Louis XIV, il consacra le triomphe de l'opposition et condamna, autant qu'il pouvait le faire, la politique du règne qui venait de finir. Une foule innombrable, dans le palais et dans les rues voisines, salua l'annulation du testament comme la promesse d'un nouvel ordre de choses. La Gazette de France annonça au public, en trois lignes, l'acte du Parlement comme Tévénement le plus ordinaire. Ce roi, qu'on avait tant de fois comparé au soleil, semblait ne laisser après lui aucun crépuscule en se couchant dans la tombe . Maintenant que la mort avait porté les premiers coups, on ne craignait pas de frapper et on se hâtait.
Le duc d'Orléans, disgracié par Louis XIV, fut amnistié par le Parlement qui, le 2 septembre 1715, se vengea de la déclaration royale du 22 octobre 1652, portant « très-expresses inhibitions et défenses aux gens tenant la cour, de prendre aucune connaissance des affaires de l'État et de la direction des finances. » Il fut amnistié aussi par tous ceux qui avaient été disgraciés comme lui; par les jansénistes qui mirent en lui leurs espérances ; par les amis de Fénelon et du duc de Bourgogne, imbus de leurs idées politiques; par les opposants de toute sorte, par ceux qui attendaient des réformes et qui oubliaient plus facilement les fautes du premier prince du sang que l'autocratie du roi (1).
Le duc d'Orléans savait bien qu'il ne réussirait pas longtemps à contenter tout le monde. Ses premiers actes, du moins, prouvèrent qu'il voulait se montrer reconnaissant envers ses partisans les plus déclarés. Ceux que le dernier règne avait traités en ennemis ou en suspects ne tardèrent pas à jouir des faveurs du nouveau règne. Le cardinal de Noailles reparut à la cour et fut nommé président d'un conseil de conscience où se traitèrent les affaires ecclésiastiques. Le Père Letellier reçut l'ordre de quitter Paris, et quelques jansénistes exilés
(1) Dès que les courtisans pressentirent la fin prochaine de Louis XIV, convaincus que le duc d'Orléans deviendrait la première autorité du royaume, ils sollicitèrent secrètement ses faveurs pour conserver leur position sous le nouveau règne. « L'avidité du duc de Noailles le poussa le premier à cette défection. Il voulait être principal ministre; on lui promit les finances et il accepta provisoirement. Le duc de Guiche, son beau-frère, moins fier dans son ambition, vendit, pour 500 mille francs, sa loi et son régiment des gardes-françaises. Reynold y joignit les gardes-suisses. Le maréchal de Villars se livra pour la présidence du conseil de guerre. Plusieurs marchés de ce genre furent conclus directement ou par l'entremise des roués. Ce furent le maréchal de Villeroi et le chancelier Voisins qui dévoilèrent les secrets du testament et stipulèrent leurs intérêts (Lemontey, t. 1). ;>