CHAPITRE XI
eurent la permission d'y rentrer. Massillon était du nombre des hommes de mérite que l'influence du Père Letellier avait fait tenir éloignés, les privant arbitrairement des récompenses que leur décernait l'opinion publique. Depuis onze ans il n'avait plus prêché devant la cour aucune station d'Avent et de Carême. Il fut naturellement chargé de prononcer l'oraison funèbre de Louis XIV dans la Sainte-Chapelle (1). Le désir de réparer une longue injustice ne dicta pas seul ce choix honorable. Quelle voix plus éloquente aurait pu alors exprimer les douleurs de la France en deuil et les grandes leçons de la religion, devant le cercueil de ce roi qui n'était mort qu'après tous les grands hommes de son règne, et qui tant de fois avait entendu Bossuet « égaler les lamentations aux malheurs. »
En consultant la tradition encore vivante de son temps, et peut-être aussi sa féconde imagination, Maury a trèsheureusement raconté de quelle action oratoire Massillon accompagna les quatre premiers mots de son exorde et quelle impression à la fois profonde et soudaine produisit sur tous les auditeurs cette exclamation sublime qui retentit comme un éclat de foudre inattendu et dont le reste de l'oraison funèbre ne fut plus qu'un écho prolongé. Massillon avait pris pour texte ces paroles de Salomon, que Louis XIV semblait répéter du fond de son tombeau : « Je suis devenu grand, j'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux qui m'ont précédé. .. et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y avait que vanité et affliction d'esprit. » Il prononça d'abord lentement et d'une voix grave cette condamnation des grandeurs humaines, portée au nom de tous les rois de la terre par le plus heu-
(1) L'oraison funèbre de Louis XIV fut prêchée aussi à Saint- Denis, par Quiqueran de Beaujeu, évêque de Castres, et à Notre- Dame, par Maboul, évêque d'Alet.
reux de tous. Il parut ensuite frappé lui-même des réflexions que toutes ces idées divergentes de grandeur et de misère suggéraient à son esprit. Il voulut entrer en méditation pour se recueillir dans ses tristes pensées. L'émotion visible qu'il éprouvait devint une heureuse préparation oratoire, pour faire partager à ses auditeurs le sentiment profond de la douleur muette dans laquelle il était absorbé. Son silence étonna et inspira le plus vif intérêt. Avant de prononcer un seul mot de son exorde, Massillon, avec la stupeur de l'abattement, la tête baissée et les mains appuyées sur la chaire, resta immobile et taciturne durant quelques instants dans cette attitude. Ses yeux, à peine entr'ouverts, se fixèrent d'abord sur le deuil de l'assemblée qui l'environnait. Il en détourna bientôt la vue pour chercher avec anxiété, dans cette enceinte sépulcrale, d'autres objets moins tristes et moins lugubres. Il n'aperçut de tous les côtés, sur les murs du temple, que les trophées et les emblèmes de la mort. Ses regards ainsi centristes se réfugièrent vers l'autel encore plus surchargé de symboles et de décorations funèbres. Il semblait accablé d'un tel spectacle quand, se tournant avec effroi, pour se distraire des doubles angoisses de cet appareil et de ses noires pensées, il découvrit la représentation funéraire, élevée au milieu du temple comme le sanctuaire de la mort. Consterné de ne voir autour de lui que des sceptres ou des diadèmes couverts de crêpes et une image universelle du néant, dans ranéantissement de toutes les grandeurs humaines, Massillon voulut rendre compte à l'assemblée du résultat de son silence, lui faire partager la même impression qu'il avait éprouvée, et dès son point de départ, se montrant déjà très-loin des idées vulgaires, s'enfoncer dans son sujet, mettre ainsi, par l'irrésistible ascendant de ses premières paroles, tout son auditoire dans la conli-