‹ MassillonChapitre 145 sur 215 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

dence et à runisson des mêmes réflexions solitaires que venait de lui inspirer le monologue secret de sa douleur, en s'écriant du milieu de tous ces débris qui succédaient à tant de gloire : Dieu seul eut grande mes frères! Tel fut son début : il excita une émotion extraordinaire et l'éloquence de ce genre n'en fournit aucun d'une semblable énergie (1). »

Pour sentir que Dieu seul est grand et pour obliger son auditoire à se rappeler cette grande vérité, Massillon n'avait pas besoin des tentures funèbres et des images de la mort déployées sous ses yeux ; il lui suffisait de considérer autour de sa chaire ces courtisans si empressés d'oublier celui que son siècle avait surnommé Louis le Grand. Gomme cette grandeur s'était promptement évanouie ! Gomme l'outrage s'était empressé de remplacer l'adulation ! Faut-il voir dans ce début solennel : Dieu seul est grand ! une première condamnation de l'ambition de Louis XIV et de son amour excessif de la grandeur? Un reproche adressé à ses flatteurs qui avaient vanté jusqu'à ses défauts? Faut-il croire que l'âme si douce de Massillon n'était pas sans quelque levain d'aigreur, et qu'en écrivant cette oraison funèbre il s'est souvenu que le grand roi l'avait enveloppé dans la disgrâce dont les Oratoriens étaient frappés, sans lui donner, comme à Fénelon, un évêché pour se consoler? Nous ne le pensons pas. Il serait injuste de reprocher à Massillon les restrictions qu'il a cru devoir apporter à l'éloge de Louis XI V. S'il semble parfois mêler le blâme àla louange, ce n'est point parce qu'il a écouté une mesquine rancune, mais parce qu'il a écouté la voix de sa conscience et qu'il a voulu faire son devoir. La plupart des critiques se sont placés à unfauxpoiat de vue en jugeant cette

(1) Maury, Essai sur Véloqueyice de la Chaire, rhap. L des Traits frappants.

oraison funèbre. Laharpe, le premier, a regretté que la louange n'y fût pas sans réserve. L'auteur de V Essai sur les éloges déclare que Massillon était plus « fait pour instruire les rois que pour les célébrer. » Telle est l'opinion du xvni® siècle, mais je suis surpris qu'elle ait été reproduite de nos jours. « On a félicité Massillon, dit M. Villemain, du courage qu'il a montré en adressant de dures vérités à la cendre du grand monarque. Peut-être s'il eût été moins sévère, s'il eût oublié quelques fautes et quelques malheurs pour ne regarder que la gloire et n'écouter que V admiration, il se serait montré éloquent sans être moins utile :-car si l'éloge des grands hommes a pour objet d'exciter l'émulation en honorant la vertu, il ne faut pas craindre d'agrandir ce qui est déjà grand <?t d'embellir le modèle pour imposer plus de devoirs aux imitateurs. » M. Sainte-Beuve a sans doute raison de n'admirer que de beaux détails dans cette oraison funèbre qui pèche par l'ensemble, mais il a tort d'ajouter : c( Massillon, en louant, ne sait point prendre de ces grands partis, comme Bossuet; il mêle des vérités et des restrictions qui font nuance là où il faudrait une couleur éclatante, une touche large et soutenue. »

On oublie trop que Massillon ne pouvait pas écrire l'oraison funèbre de Louis XIV, comme Pline le jeune a écrit le panégyrique de Trajan. Qu'il ne se soit pas élevé à une hauteur d'aigle, qu'il n'ait pas su concevoir une grande idée générale et ramener à ce centre d'unité toutes les parties de son œuvre, rien n'est plus vrai ; mais qu'il ait mal fait de ne pas se borner à prodiguer d'éclatantes louanges, rien n'est plus faux. Le prédicateur chargé de prononcer une oraison funèbre, n'est pas un panégyriste officiel. Il doit avant tout faire naître dans l'esprit de ses auditeurs de saintes pensées et de religieux sentiments. 11 ne peut pas parler en chaire comme il parlerait sur un

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