CHAPITRE XI
fauteuil d'académie. Il trahirait son ministère si son discours n'était qu'un éloge de commande, s'il louait le défunt aux dépens de la vérité. Massillon avait le droit de dire dans son exorde : a La grandeur et les victoires du roi que nous pleurons ont été autrefois assez souvent publiées. La magnificence des éloges a égalé celles des événements : les hommes ont tout dit, il y a longtemps, en parlant de sa gloire. Que nous reste-t-il ici, que d'en parler pour notre instruction ? »
Du reste, celui qu'on a surnommé le Racine delà chaire, toujours plein de tact et fidèle observateur des convenances, n'a manqué en rien à ce qu'il devait à la mémoire d'un roi tel que Louis XIV. Quand il a rappellépar quelles qualités éminentes ce monarque a mérité d'être appelé grand, il a exprimé son admiration avec toute l'éloquence dont il était capable. L'orateur chétien ne pouvait être gêné par aucun scrupule l'orsqu'il avait à louer la foi inébranlable de Louis XIV, sa piété constante, son exactitude à remplir ses devoirs religieux, sa grandeur d'âme dans l'adversité, son humilité devant Dieu et son énergie devant les hommes, durant les désastres des der nières années de son règne, au moment où la victoire semblait cCvoir abandonné ses drapeaux et où la mort moissonnait autour de lui toute sa postérité. Outre ces solides vertus, Massillon n'a pas craint de rappeler et de décrire avec une délicatesse parfaite, l'heureux mélange d'affabilité séduisante et d'imposante majesté qui caractérisait Louis XIV. « Quelle grandeur quand les ministres des rois venaient au pied de son trône I Quelle précision dans ses paroles ! Quelle majesté dans ses réponses ! nous les recueillions comme les maximes de la sagesse ! jaloux que son silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étaientànous, et, s'ilm'est permis dele dire, qu'il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguaient
leur sang et leur tendresse. Cependant, vous le savez , cette majesté n'avait rien de farouche ; un abord charmant, quand il voulait se laisser approcher ; un art d'assaisonner les grâces qui touchait plus que les grâces mômes ; une politesse de discours qui trouvait toujours à placer ce qu'on aimait le plus à entendre. Nous en sortions transportés, et nous regrettions des moments que sa solitude et ses occupations rendaient tous les jours plus rares. Nation fidèle, nous aimons de tout temps à voir nos rois, et nos rois gagnent toujours à se montrer à une nation qui les aime. » Ce serait pousser jusqu'à la subtilité la recherche des restrictions, que de supposer, même dans ces paroles , un blâme discret habilement caché sous la louange; ces mots, quand il le voulait ; ces phrases incidentes sur les moments trop rares où le roi se laissait voir, sur ses paroles trop ménagées à ses sujets, ont été écrits, ce me semble, très-innocemment. Avec le parti pris de découvrir sous chaque ligne une arrière-pensée, on trouverait une allusion à la médiocrité des prédicateurs, qui se succédaient à la cour depuis que Massillon n'y paraissait plus, dans cet éloge de la pieuse attention avec laquelle Louis XIV éc outait la parole de Dieu . « Malgré les dégoûts et les censures d'une cour éclairée et difhcile, quel respect pour la sainte liberté du ministère et pour les défauts même du ministre ! // nous en a dit assez pour nous corriger^ répondaitil à ceux de sa cour qui paraissaient mécontents de l'instruction. »
A quoi se bornent en réalité les dures vérités qu'on reproche à Massillon d'avoir adressées à la cendre d'un grand monarque? A deux réflexions qui contiennent à la fois un regret pour le passé et un avertissement pour l'avenir. L'une déplore les maux qu'entraînent le désir des conquêtes et l'amour de la gloire militaire, l'autre