CHAPITRE XI
rappelle comment la misère du peuple suit toujours le luxe effréné des grands. En faisant ces réflexions, Massillon ne flattait pas l'auditoire qui se pressait dans la Sainte-Chapelle ; il le heurtait au contraire. Mais il se faisait l'interprète de la conscience publique, dans une occasion solennelle , où son silence eût été regardé comme un oubli des devoirs de son ministère et comme l'approbation d'une politique dont la France avait assez souff'ert pour en désirer une meilleure. Dans une magnifique prosopopée, Massillon s'adresse aux superbes monuments élevés au milieu des places publiques de la capitale pour immortaliser le souvenir des victoires de Louis XIV. Il leur demande ce qu'ils rappelleront aux âges futurs, et il s'écrie : « Vous leur rappellerez un siècle entier d'horreur et de carnage; l'élite de la noblesse française précipitée dans le tombeau; tant de maisons anciennes éteintes ; tant de mères point consolées (1) qui pleurent encore sur leurs enfants; nos campagnes désertes, et au lieu des trésors qu'elles renferment dans leur sein n'offrant plus que des ronces au petit nombre de laboureurs forcés de les négliger ; nos villes désolées, nos peuples épuisés : les arts, à la fm, sans émulation, le commerce languissant. Vous leur rappellerez nos pertes plutôt que nos conquêtes . Vous leur rappellerez tant de lieux saints profanés, tant de dissolutions capables d'attirer la colère du ciel sur les plus justes entreprises ; le feu, le sang, le blasphème, l'abomination et toutes les horreurs qu'enfante la guerre. Vous leur rappellerez nos crimes plutôt que nos victoires. 0 fléau de Dieu! ô guerre! cesserez- vous enfin de ravager l'héritage de Jésus-Christ ! »
(1) Massillon n'a pas osé écrire inconsolées. L'usage avait répudié Ce mot pour ne conserver qu'inconsolable. De même on disait encore invincible mais le mot invaincu, si bien employé par Corneille, était tombé en désuétude.
•?9f) MASSILLON
En gémissant avec tant d'éloquence sur les malheurs qu'avaient produits les guerres de Louis XIV, même les plus heureuses, Massillon ne faisait que répéter en style oratoire les plaintes qui s'étaient élevées de tout côté et que le roi lui-même avait été obligé d'entendre. Autour de son palais retentit un jour ce cri sinistre, au milieu de violentes clameurs : Du pain! du pain! Le duc de Bourgogne ne put retenir ses larmes lorsque, dans un des conseils qu'il présidait, le duc de Beauvilliers fit connaître, dans sa lamentable réalité, l'état de misère où la France était réduite. En 1697, le duc de Bourgogne avait demandé aux intendants une enquête sur l'état des provinces. Tous signalèrent d'une commune voix les guerres précédentes comme la principale cause de l'épuisement de la nation. « Les charges de la dernière guerre, disait l'intendant de Rouen, ont réduit le peuple à un état de misère qui fait compassion, puisque de 700,000 âmes dont la généralité était composée, s'il en reste ce nombre, on peut assurer qu'il n'y en a pas 50,000 qui mangent du pain à leur aise et qui couchent autrement que sur la paille. :» L'intendant d'Alençon ne signalait pas de moindres calamités. » Le nombre du peuple est considérablement diminué par la retraite des huguenots, la mortalité, la misère et les milices. Les villes sont presque abandonnées. La moitié des maisons périt faute de réparation et d'entretien, et la pauvreté répand partout une tristesse et une férocité qui surprennent. » Ainsi s'expriment tous les intendants, hi leurs mémoires, comme on l'a dit ingénieusement, sont les pièces justiticatives de Télémaque, ils expliquent le langage de Massillon (1).
(1) V. des Vicissitudes politiques de la France, par M. de Larcy, p. 431. Le secrétaire des états de Bourgogne écrivit à Pontchartrain : « Jugez, monseigneur, de la misère où sont réduits les peuples de la province: ils meurent déjh communément de pure faim et,