CHAPITRE XI
avait fait verser ; parle nombre de ses partisans et par la science orgueilleuse de ses docteurs, par l'appui de tant de nations, et même par l'ancien souvenir et Tinjustice de cette journée sanglante qui devrait être effacée de nos annales, que la piété et Thumanité désavoueront toujours, et qui, en voulant l'écraser sous un de nos derniers rois, ranima sa force et sa fureur, et fit, si j'ose le dire, de son sang la semence de nouveaux disciples, l'hérésie, à l'abri de tant de remparts, tombe au premier coup que Louis lui porte, disparait et est réduite ou à se cacher dans les ténèbres d'où elle était sortie, ou à passer les mers et à porter, avec ses faux dieux, sa rage et son amertume dans les contrés étrangères. » Il est certain que de nos jours aucun orateur chrétien n'emploierait de pareilles expressions en rappelant la révocation de l'édit de Nantes. A deux siècles de distance nous pouvons comprendre combien cet acte fut non-seulement injuste mais impolitique. Il changea des ennemis impuissants et intéressés à la soumission en ennemis passionnés et n'aspirant qu'à la vengeance. 11 fit de Louis XVI, et par conséquent de la France, l'objet de la haine de tous les pays protestants. Il donna au prince d'Orange, devenu roi d'Angleterre en 1688, une force inattendue. Il mêla les tristes horreurs de la guerre civile aux malheurs de la guerre étrangère. Mais les contemporains ne pouvaient pas juger cet acte comme nous le jugeons nous-mêmes. La liberté des cultes n'existait alors nulle part en Europe. Elle n'était pas entrée dans le droit public. Les protestants étaient moins tolérants encore que les pays catholiques. Louis Xiy désirait ardemment établir dans son royaume l'unité religieuse en même temps que l'unité politique, elles devaient l'une et l'autre se prêter un mutuel appui. Les meilleurs esprits partageaient ses désirs, ne pré-
voyant pas quels moyens on emploierait pour atteindre un but si excellent. L'abus du pouvoir ne choquait personne. Comment les évêques qui n'avaient pas protesté en 1682 contre la conduite de Louis XIV, envers la cour de Rome, auraient-ils protesté en 1685 contre la révocation de redit de Nantes ? Dans l'un et l'autre cas ils admiraient un roi gravement préoccupé des intérêts de la religion. Sur ce point Jésuites et Jansénistes étaient d'accord. Bossuet croyait que cette mesure amènerait peu à peu la conversion de tous les protestants et le triomphe de la foi catholique. Est-il étonnant que Massillon n*ait pas été d'un autre avis que Bossuet, qu'il n'ait pas pressenti qu'on dirait un jour de Louis XIV ce qu'il a dit lui-même de Charles IX : « En voulant écraser l'hérésie, il ranima sa force et sa fureur. » Le pape Innocent XI ne se méprit pas sur les principes et les conséquences de cette mesure aussi inopportune qu'arbitraire. Il ne croyait pas à la solidité des conversions forcées. Il n'osa pas blâmer directement Louis XIV, mais il se garda bien d'adresser ni à lui ni à son ambassadeur un seul mot de félicitation. Ce blâme indirect fut senti en France. Pourtant Arnault lui-même ne craignait pas de justifier le silence gardé par le pape. «Je pense, écrivit-il, qu'on n'a pas mal fait, à Rome, de ne point faire de réjouissances pour la révocation de l'édit de Nantes et la conversion de tant d'hérétii[ues, car comme on y a employé des voies un peu violentes, quoique je ne les croie pas injustes, il est mieux de n'en pas triompher (1). »
Massillon qui était entré dans sa cinquante-troisième année, lorsqu'il fut choisi pour prêcher l'oraison funèbre de Louis XIV, devait enfin recevoir ces récompenses ec-
(1) V. la Monarchie Française au XVIII^ siècle, par M. de CariK^. chap. 111 : les questions religieuses à la tin du règne de Louis XI\ .