‹ MassillonChapitre 153 sur 215 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

que des retouches légères ne pouvaient plus modifier d'une manière sensible. S'il est vrai que d'ordinaire il ne mettait que huit jours pour écrire un sermon, il n'est pas étonnant que deux mois de solitude lui aient suffi pour achever le Petit-Carême. Un admirateur de Massillon nous a décrit la maison de campagne où il se retira pour se préparer à parler aux grands de leurs devoirs, (c Nous avons été nous-même, en 1820, visiter les lieux où Massillon composa ses discours. Une tradition certaine nous apprend que c'est à Montataire, village d'environ neuf cents habitants, situé au pied d'une montagne, sur la rivière. Sur cette montagne se trouve l'église et un ancien château flanqué de plusieurs tours, que possédait la maison Doria. On y conserve, par respect pour sa mémoire, la chambre où travaillait ce grand orateur et telle qu'elle était de son temps. De l'une des croisées on aperçoit l'Oise sur les bords de laquelle étaient alors le château de La Versine, au grand Coudé, et où l'on découvre encore les vestiges d'un camp de César, le château de Verneuil, où avait demeuré Gabrielle d'Estrées, et celui de Greil, où fut renfermé Charles VI pendant sa folie. L'une de ses tours subsiste en entier, et c'est là que l'espoir de charmer la frénésie de cet infortuné monarque donna lieu à l'invention des cartes à jouer. De la seconde croisée, du côté opposé, on jouit de la vue de la délicieuse vallée de Mello, dans laquelle serpente le Terrain, et où est situé un château de ce nom, l'un des plus beaux de la France, habité à cette époque par la famille Montmorency. Pourrait-il exister une retraite plus propre à inspirer le génie? D'une part les souvenirs attachés à César, à Coudé, ou au premier baron chrétien, au bon Henri et jusqu'à ses faiblesses ; de l'autre, l'état déplorable d'un roi de France, monté sur le trône à l'âge de douze ans et qui en régna

quarante-deux, aux obsèques duquel ne se trouva aucun prince du sang, et pour qui le Parlement ordonna « que le Trésor n'ayant pas de quoi fournir à la pompe funèbre, on vendit, par provision, et le plus promptement que faire se pouvait, les bons meubles du feu roi, jusqu'à la somme qui serait nécessaire pour accomplir ses funérailles. » Que de tableaux divers pour fournir à l'éloquent Massillon tous ces grands traits qui peignent avec tant de vérité, d'onction, d'énergie, de talent, le faux éclat, la frivolité, les vicissitudes, l'inconstance, la fragilité, le vide, le néant des grandeurs humaines I » Il est à regretter que dans ce séjour inspirateur Massillon, averti sans doute trop tard par le régent (1), n'ait consacré que six semaines à la composition de son Petit-Car ême.W fallait sans doute sa merveilleuse facilité, son rare talent d'écrivain, pour achever si promptement l'œuvre qui a le plus contribué à sa réputation ; mais en lisant attentivement ces dix sermons on remarque sans peine que Massillon, pour en tracer le plan et pour les écrire, s'est trop passé du secours du temps, oubliant cette maxime rarement démentie par l'expérience : « le temps n'épargne pas ce qui se fait sans lui. » Au xvni* siècle, le Petit-Carême dut sa célébrité à Voltaire, dont les jugements étaient regardés comme les oracles infaillibles du bon goût. Il avait toujours sur sa table, s'il faut en croire d'Alembert, le Petit-Carême à côté d'Athalie. Toujours est-il qu'il écrivait à d'Argental : <c Les sermons du P. Massillon sont un des plus agréables ouvrages que nous ayons dans notre langue. J'aime à me le faire lire à table ; les anciens en usaient ainsi et je suis très-ancien. Je suis d'ailleurs un adorateur très-zélé de

(1) Massillon fut nommé à l'évêché de Clermont le 6 septembre 1717, et il prêcha le premier sermon de son Petit-Carême^ le 2 février 1718.

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