‹ MassillonChapitre 154 sur 215 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

la divinité. J'ai toujours été opposé à l'athéisnie. J'aime les livres qui exhortent à la vertu, depuis Gonfucius jusqu'à Massillon. » Qui aurait osé, en ce temps-là, n'être pas entièrement de l'avis de Voltaire? D'Alembert ne craint pas de dire que « le Petit-Carême est sinon le chef-d'œuvre, au moins le vrai modèle de l'éloquence de la chaire. » Laharpe n'est pas moins enthousiaste : « Le Petit-Carême est composé dans le dessein de traiter de toutes les vertus et de tous les vices, dans leurs rapports avec les hommes chargés de commander aux autres hommes; et ce beau plan que Massillon sut adapter si bien aux circonstances est parfaitement rempli. Toutes les vérités importantes sont exposées ici avec un courage qui n^en dissimule rien et revêtues d'un charme qui ne permet pas de les repousser (2) . »

Si la richesse de la forme pouvait empêcher de remarquer la pauvreté du fond, il faudrait louer sans réserve le Petit-Carême. Où trouver ailleurs un style plus harmonieux et plus élégant? Quel art de relever par l'expression des pensées communes! Quelle abondance d'images et en même temps quelle aimable simplicité ! Quel mélange d'abandon et de délicatesse, de hardiesse et de retenue! Sans doute, on rencontre, ça et là, quelques phrases incorrectes, des tournures prétentieuses , des métaphores obscures, des traits qui visent trop à l'effet. On regrette que les antithèses soient si nombreuses, que certains mots soient répétés trop souvent. Mais ces taches légères disparaissent dans la magnifique ampleur de ce style abondant. Reconnaissons que Massillon se montre grand écrivain dans le Petit- Carême^ mais

(1) L'exagération d'un critique tel que Laharpe fut dépassée, comme il arrive toujours, parles petits écrivains. On peut lire cette phrase dans les Principes des lois du goût ou Rhétorique, raisonnee : « Le Petit-Carême de Massillon vaut, à lui seul, les ouvrages de tous les autres prédicateurs. »

hâtons-nous d'ajouter qu'il ne s'y montre pas profond penseur. Son rare talent lui permettait d'improviser en peu de jours cent cinquante pages d'un style toujours égal, dont la grâce, l'éclat, l'élévation, la souplesse ne cessent pas de charmer le lecteur. Mais l'art d'écrire ne suffit pas pour créer des chefs-d'œuvre oratoires. Il faut concevoir de grandes pensées. Massillon n'a pas médité assez profondément les sujets qu'il voulait traiter. Il s'est contenté trop facilement des premiers plans que la réflexion lui a suggérés. Le génie ne se révèle dans aucun de ses plans. Il s'est tracé à la hâte un cercle étroit et s'y est enfermé. Dans cette prison volontaire où il ne ' pouvait s'élancer d'un vol rapide vers les hautes régions de la pensée et planer avec majesté, il essayait de se faire pardonner par la grâce enchanteresse de ses mouvements le peu d'élévation de son essor. Les dix sermons du Petit-Carême traitent invariablement des inconvénients de l'ambition, de la fausseté de la gloire humaine, des avantages que la religion procure à la grandeur. Les mêmes idées reviennent à chaque instant, amenant les mêmes amplifications. On dirait une série de mélodieuses variations sur un thème unique. En laissant de côté les grandes vérités de la religion pour se borner à un petit cours de morale à l'usage des courtisans, Massillon s'est vu trop souvent obligé de développer plusieurs fois les mêmes lieux communs. La finesse de ses observations, digne parfois de La Bruyère, et la perfection de ses tableaux de mœurs ne corrigent pas la monotonie à laquelle il s'est condamné. Il aurait évité la fréquente répétition des mêmes pensées s'il avait donné à son cadre général de plus larges proportions.

N'oublions pas cependant que les auditeurs jugent un discours d'une autre manière que les lecteurs. Ils sont moins frappés de la faiblesse d'un plan et plus saisis par

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