CHAPITRE XI
le développement oratoire de ses diverses parties. En excusant la fâcheuse rapidité avec laquelle Massillon qui ne se croyait pas obligé de créer des chefs-d'œuvre, a dû choisir et diviser ses sujets, en lisant les sermons du Petit-Carême comme nous lirions des réflexions détachées, des portraits, des caractères, nous serons ravis nous aussi, par la beauté de Télocution et la vivacité des peintures. Quels regards pénétrants jetés sur les dernières profondeurs du cœur humain! Quelle analyse ferme et délicate des passions dont il subit le joug! Que de réflexions dont la justesse frappera toujours parce que la nature de l'homme ne change pas ! Mais sans nous arrêter à ce qui sera vrai dans tous les temps et tous les états sociaux, cherchons, dans le Petit-Carême^ un reflet de la société pour laquelle il fut écrit. Ce beau monument littéraire est aussi un précieux monument historique. Que valait la noblesse qui entourait Louis XV enfant en 1718? Massillon l'a peinte avec énergie mais en même temps avec la retenue que lui imposaient les convenances, dans plusieurs tableaux où la cour du régent pouvait facilement se reconnaître. N'était-ce pas à cette cour que les grands et ceux qui « tenaient en leurs mains la fortune publique, y» renversaient sans peine tous les obstacles qui s'opposaient à leurs passions, ou plutôt n'était-ce pas à cette cour que leurs passions ne rencontraient aucun obstacle ? « Les occasions préviennent presque leurs désirs, leurs regards, si j'ose parler ainsi, trouvent partout des crimes qui les attendent; l'indécence du siècle et l'avilissement des cours honorent même d'éloges publics les attraits qui réussissent à les séduire; on rend des hommages indignes à l'effronterie la plus honteuse; un bonheur si honteux est regardé avec envie au lieu de l'être avec exécration; et l'adulation publique couvre l'infamie du crime public. Non,
Sire, les princes, dès qu'ils se livrent au vice, ne connaissent plus d'autre frein que leur volonté, et leurs passions ne trouvent pas plus de résistances que leurs ordres (1). »>
Cette société sensuelle dont toute l'activité se consumait à la recherche du plaisir ne trouvait pas le bonheur dans l'assouvissement des passions. Ils buvaient d'un trait la coupe enivrante et ne faisaient qu'allumer davantage la soif de leurs désirs. Lassés de tout, blasés, ennuyés, ils éprouvaient d'amers dégoûts, un vide im~ mense, une honte d'eux-mêmes qu'ils ne parvenaient pas à se dissimuler malgré leurs efforts pour s'étourdir. Massillon essayait de faire sentir à ses voluptueux auditeurs, qu'ils étaient les jouets et les victimes de leurs passions. Il plaint Fheureax du monde allant toute sa vie de l'espérance au dégoût et du dégoût à une nouvelle espérance. « Sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore et le fait renaître de ses propres cendres; les sens, devenus ses maîtres, deviennent ses tyrans; il se rassasie des plaisirs et sa satiété fait ellemême son supplice ; et les plaisirs enfantent eux-mêmes, dit l'esprit de Dieu, le ver qui le ronge et qui le dévore. Ainsi ses inquiétudes naissent de son abondance, ses désirs toujours satisfaits, ne lui laissant plus rien à désirer, le laissent tristement avec lui-même, l'excès de ses plaisirs en augmente de jour en jour le vide, et plus il en goûte, plus ils deviennent tristes et amers. » L'ennui qui paraît devoir être le partage du peuple, ne s'est pourtant, ce semble, réfugié que chez les grands; c'est comme leur ombre qui les suit partout. » Les plaisirs presque tous épuisés pour eux, ne leur offrentplus qu'une triste uniformité qui endort ou qui lasse ; ils ont beau
(1) Sermon pour le l^"" dim. de Car. — Sur les tentations des grands.