CHAPITRE XI
les diversifier, ils diversifient leur ennui. En vain ils se font honneur de paraître à la tête de toutes les réjouissances publiques; c'est une vivacité d'ostentation; le cœur n'y prend presque plus de part; le long usage des plaisirs les leur a rendus inutiles; ce sont des ressources usées qui se nuisent chaque jour à elles-mêmes. Semblables à un malade à qui une longue langueur a rendu tous les mets insipides, ils essaient de tout et rien ne les pique et ne les réveille : et un dégoût affreux, dit Job, succède à l'instant à une vaine espérance de plaisir dont leur âme s'était d'abord flattée (1). »
Les favoris du régent faisaient trop souvent de l'impiété un assaisonnnement de leurs plaisirs. Massillon vit avec douteur les commencements de ce mépris hardi des choses saintes qui devait caractériser le règne de Louis XV. La mère du régent écrivait le 10 mars 1718 : « La jeunesse ne croit plus à Dieu et oublie tout exercice de piété. » Et quelques mois plus tard : « Les jeunes gens d'ici sont si corrompus. . . qu'ils ne croient ni à Dieu ni à diable et qu'ils regardent l'impiété et la dépravation comme une gentillesse. » Pendant que la princesse Palatine s'indignait ainsi des progrès que l'incrédulité faisait à la cour, Massillon s'écriait dans la chapelle des Tuileries : « Aujourd'hui, hélas ! l'impiété est presque devenue un air de distinction et de gloire, c'est un titre qui honore, et souvent on se le donne à soimême par une affreuse ostentation, tandis que la conscience n'ose encore secouer le joug, et nous le refuse. Aujourd'hui c'est un mérite qui donne accès auprès des grands; qui relève pour ainsi dire la bassesse du nom et de la naissance ; qui donne à des houimes obscurs, auprès des princes du peuple, un privilège de familiarité
(1) Sermon pour le 3^ dim. de Car. -—Sur le malheur des grands qui abandonnent Dieu.
dont nos mœurs mêmes , toutes corrompues qu'elles sont, rougissent; et l'impiété, qui devrait avilir l'éclat même de la naissance et de la gloire, décore et ennoblit l'obscurité et la roture. Ce sont les grands qui ont donné du crédit à l'impie; c'est à eux à le dégrader et à le confondre (1). »
Cette noblesse incrédule et voluptueuse aspirait aux plus hautes dignités du royaume. L'exemple du régent prouvait assez que ni les vices ni l'impiété n'empêchaient de gouverner l'État. Espérant arriver à tout par l'intrigue, on courait après la faveur. Les favoris du duc d'Orléans croyaient que rien n'était au-dessus de leur mérite ; volontiers ils eussent pris par devise le quo non ascendant de Fouquet. Massillon avait connu de près ces ambitieux courtisans, leurs jalousies, leurs viles adulations, leurs abaissements, leurs déceptions amères, leurs cuisants chagrins. Il a tracé du malheur et de l'avilissement que l'ambition entraîne toujours après elle un tableau qui peut soutenir la comparaison avec les morceaux les plus achevés de son Grand-Carême. « L'ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure; ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu'on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère lorsqu'il faut la partager avec des concurrents; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille. L'ambition le rend donc malheureux, mais de plus elle l'avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir 1 Il faut paraître non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adulation, on encense et on adore
(1) Sermon pour le 2^ dim. de Car. — Sur le respect que les grands doivent à la religion.