‹ MassillonChapitre 157 sur 215 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Tidole qu'on méprise; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer les rebuts et les recevoir presque comme des grâces ; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi et ne penser que d'après les autres ; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons, et entrer en part dé leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces; enfin, bassesse même d'hypocrisie, emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l'homme de bien pour parvenir à faire servir à Tambition la religion même qui la condamne. Ce n'est point là une peinture imaginée ; ce sont les mœurs des cours et l'histoire de la plupart de ceux qui y vivent (1). »

On rencontre, dans le Petit-Carême^ plus d'une grave leçon semblable à celle qu'on vient de lire. Ces fragments prouvent assez que Massillon ne songeait pas à flatter son auditoire et que, s'il ne dédaignait pas de lui être agréable, il voulait encore lui être utile. Il n'a épargné aux grands seigneurs de la régence réunis autour de sa chaire, aucun des sévères enseignements que le cadre trop restreint qu'il s'était tracé lui permettait de développer. Nous croyons donc que Maury fait peser sur le Petit-Carême une accusation injuste, lorsqu'il prétend que cette prédication, d'un genre nouveau, fut, pour l'éloquence de la chaire, le signal de la décadence. Il est certain qu'avant même le milieu du xvni^ siècle, l'austère et majestueuse éloquence qui avait retenti avec tant de liberté chrétienne aux oreilles des peuples et des rois, sous le règne de Louis XIV, fut remplacée par « le bel esprit, par le philosophisme, par le mauvais goût, par le jargon de la métaphysique, parla manie de réduire toute

(1) Sermon pour le 1" dimanche de Carême.

la morale à la bienfaisance... On s'efforça de traiter philosophiquement les sujets chrétiens et chrétiennement les sujets philosophiques, en les ralliant ou en les suspendant le mieux qu'on put à l'étendard de la religion (1). » Mais cette décadence de la prédication n'eût été ni moins prompte ni moins rapide si Massillon n'eût pas prêché le Petit-Caré?ne, qui n'a pu opérer dans la chaire aucune « révolution. » N'oublions pas que les dix sermons dont il se compose ne furent publiés qu'en 1745, trois ans après la mort de Massillon, en même temps que ses chefs-d'œuvre de 1699 et de 1704, où il est difficile de constater une première déviation de l'éloquence sacrée. Ce ne sont point les sermons prêches en 1717 dans la chapelle des Tuileries qui ont décidé les prédicateurs du xvme siècle à laisser de côté l'Evancrile ou à le cacher sous un voile épais de métaphysique, de morale naturelle, de philosophie mondaine. N'accusons que le temps où ils vivaient. Pour se faire écouter, ils parlaient le langage que leurs contemporains aimaient à entendre. Il n'est pas facile de résister à l'influence de son siècle et de ses goûts capricieux, quand on veut (c fendre des flots d'auditeurs pour arriver en chaire. » Les orateurs sacrés qui s'accommodaient de

(1) Essai sur Véloquence, ch. xxiv. Maury ajoute : « On prêchait alors, je m'en souviens avec douleur, sur les petites vertus, sur le demi-chrétien, sur l'humeur, sur l'antipaihie, sur l'amour paternel, sur la société conjugale, sur la compassion, sur la dispensation des bienfaits, etc., etc.; enfin sur la sainte agriculture. On aurait pu suivre un Carême entier des prédicateurs à la mode sans entendre jamais parler des quatre fins de l'homme, du délai de la conversion, d'aucune homélie, d'aucun sacrement, d'aucun précepte du décalogue, d'aucune loi de l'Eglise, d'aucun mystère et d'aucun péché mortel. » Notre siècle ne ressemble plus à celui qui l'â, précédé. L^aberraèion dont se plaignait Maury en 1777, sans avoir disparu entièrement, devient de plus en plus rare. Les sermons reprennent généralement dans la chaire la place que les discours avaient usurpée.

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