‹ MassillonChapitre 158 sur 215 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

leur mieux à l'état normal de leur époque et n'osaient pas secouer sa mollesse trop vigoureusement, apportaient, pour se justifier, une excuse qui n'est pas sans quelque valeur. En théorie elle semble un paradoxe, en pratique elle semble une nécessité. S'il est vrai, comme le dit si bien saint François de Sales, qu'on prend plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre, quand on veut en prendre beaucoup il faut choisir le miel qu'elles aiment le mieux. A quoi bon prêcher comme Bourdaloue à des gens que cette dialectique serrée, cette parole mâle et sans ornements ferait fuir de l'Eglise ? Pourvu qu'on fasse des conversions, qu'importe qu'on ne fasse pas des chefs-d'œuvre ? les bons moyens ne sont pas les meilleurs quand les mauvais réussissent mieux. Massillon, en écrivant le Petit-Carême devait avoir son auditoire de courtisans toujours présent à sa pensée. Est-il étonnant qu'il n'ait pu se soustraire entièrement à l'inévitable inlluence qu'un auditoire exerce toujours sur l'orateur? On était en pleine régence. Gomment se faire écouter à la cour en y tenant le même langage que lorsqu'on exposait devant un roi, désireux de les entendre, les grandes vérités de la religion? Massillon se plaignait lui-même de ce que la différence des temps entraînait une diiïérence de prédication. « Nousmêmes, dans ces chaires chrétiennes qui seules parlent encore aux grands le langage de la vérité, nous-mêmes nous venons ici affaiblir ce langage divin, respecter ce que nous devrions combattre, adoucir par des idées humaines la sévérité des règles saintes, autoriser presque leurs préjugés avant d'oser combattre leurs passions et, sous prétexte de ne pas les révolter contre la vérité, la leur rendre presque méconnaissable (1). » Malgré cet

(1) Sermon pour le vendredi saint. Sur les obstacles que la vérité trouve dans le cœur des grands.

aveu, dont il ne faut pas abuser, nous ne croyons pas que Massillon ait fait assez de concessions aux exigences de son auditoire, pour que Maury ait eu raison de dire : « Combien toutes ces consciences de courtisans, pendant les dissolutions de la régence, durent savoir gré à Massillon de n'avoir pas remué la lie infecte de leurs vices et de leurs débauches, de ne les traduire jamais au tribunal du Souverain-Juge et de pouvoir se distraire ainsi des remords, devant son ministère, par des applaudissements ! »

Le reproche de n'avoir pas assez parlé au nom de Dieu n'est pas le seul qu'on ait adressé à l'auteur du Petit-Carême ; on lui a reproché aussi d'avoir trop parlé au nom du peuple. En donnant à Louis XV enfant des conseils dont ce roi devait si peu profiter, Massillon n'a pas été le précurseur des révolutionnaires, dont les traits, dirigés d'abord contre l'absolutisme, devaient si promptement atteindre la monarchie ; il a été seulement l'écho des précepteurs du duc de Bourgogne, qui aurait peut-être épargné à notre patrie de sanglants déchirements et des ruines irréparables, s'il avait pu régner et servir de transition entre Louis XIV et Louis XVL Dans un temps où l'amour du roi se confondait avec l'amour de la patrie , Massillon était aussi attaché que personne à la monarchie et voyait un fils de saint Louis dans le royal enfant qui l'écoutait. Il parlait à ce jeune prince d'après un idéal du roi très-chrétien tel que l'avaient conçu Fénelon, le duc de Beauvillers, d'Aguesseau et tant d'autres qui sentaient qu'une redoutable réaction s'accomplirait tôt ou tard, si le pouvoir royal s'obstinait à disposer, sans contrôle, de toutes les forces de la nation. L'auteur du Petit-Carême avait évidemment lu et relu le Télémaque. Les conseils qu'il donne à la royauté sont ceux que Fénelon n'avait pu présenter sous

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