‹ MassillonChapitre 159 sur 215 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

le voile de la fiction sans être éloigné de la cour comme un c( bel esprit chimérique. » Le grand roi ne prévoyait pas que les paroles de Mentor arriveraient publiquement aux oreilles de son arrière-petit-fils en passant par la bouche de Massillon. L'année même de la condamnation des Maximes des Saints (1699), le Télémaque fut imprimé, à l'insu de son auteur, sur une copie obtenue de l'infidélité d'un domestique. Les exemplaires furent saisis et on eut recours aux mesures les plus rigoureuses pour anéantir un livre où Louis XIV croyait voir une critique hardie de son règne . On ne pouvait l'atteindre en Hollande, il fut imprimé à La Haye et se vendit à Paris, sous le manteau, dix fois au-dessus de son juste prix (1). Le duc d'Orléans, qui relevait volontiers ce que Louis XIV avait abaissé, fit donner lui-même une édition du Télémaque, voulant laisser au jeune roi de bons conseils, s'il ne lui laissait pas de bons exemples. En reproduisant les paroles de Mentor, Massillon ne craignit donc pas de déplaire au régent. Il lui était permis de dire : « C'est pour le peuple tout seul que le trône lui -même est élevé ; les grands et les princes ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple (2).. . un roi ne saurait être l'homme de Dieu s'il n'est pas l'homme de ses peuples (3). » Fénelon n'avait-il pas dit : (c Ce n'est point pour lui que les dieux l'ont fait roi ; il ne l'est que pour être l'homme de ses peuples. C'est aux peuples qu'il doit tout son temps, tous ses soins, toute son affection (4). » Télémaque, dans

(1) « 11 y a longtemps qu^il n'a pas paru de livre qui ait été recherché de tout le monde avec plus d'empressement. » Nouvelles de la république des lettres, août 1699. C'est à la fin de cette année que Massillon parut pour la première fois à la cour pour y prêcher l'Avent.

(2) Sermon pour le 4« dimanche de Carême.

(3) Sermon pour le dimanche des Rameaux.

(4) Télémaque, liv. V.

l'île de Crète, fait l'éloge des rois paciiiques et déplore l'ambition des rois conquérants : « Les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup de désordre ; les victorieux mêmes se dérèglent pendant ces temps de confusion. » Massillon est du même avis : a Dans les guerres les plus justes, les victoires traînent toujours après elles autant de calamités pour un état que les plus sanglantes défaites (2). »

La politique de Massillon, si l'on peut employer cette expression qui l'aurait étonné, ne se révèle nulle part plus clairement que dans les lignes suivantes : « Ce sont les peuples qui, par l'ordre de Dieu, ont fait les rois tout ce qu'ils sont; c'est à eux à n'être ce qu'ils sont que pour les peuples. Oui, Sire, c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres; c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l'héritage de leurs successeurs ; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en posses sion du trône : mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n'en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, Sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître et que vous n'êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n'est en droit de vous en demander compte ; mais vous vous le devez à vous-même, et, si je l'ose dire, vous le devez à la France qui vous attend et à l'Europe qui vous regarde. Vous êtes le maître de vos sujets

(1) Sermon pour la fête de la Purification. — Comparer, surtout la seconde partie du sermon pour le 4« dimanche, avec la fin du X» livre de Télémaque.

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