CHAPITRE XI
mais vous n'en avez que le titre si vous n'en avez pas les vertus. Tout vous est permis ; mais cette licence est recueil de Vautorilé, loin d'en être le privilège. » Fénelon avait dit près de vingt ans auparavant : « La puissance montée jusqu'au dernier excès d'autorité absolue est l'avant-coureur du renversement des rois et des royaumes (1). »
Les meilleurs esprits de cette époque semblent préoccupés du désir de prévenir une révolution dont la possibilité les effraie. Ils voudraient mettre des bornes au pouvoir absolu du souverain sans déchaîner la licence populaire ; ils voudraient faire participer la nation, dans une certaine mesure, à la gestion de ses intérêts, sans porter atteinte au légitime pouvoir du souverain. Gomment concilier l'autorité et la liberté de telle sorte qu'une nation développe régulièrement ses destinées, sans que les sujets puissent abuser de sa liberté contre le souverain, sans que le souverain puisse abuser de son autorité contre les sujets? Grand problème! qu'il est plus facile de poser que de résoudre. Nous sommes loin nous-mêmes d'être arrivés à une solution dont tout le monde soit satisfait. Où trouver le juste et parfait milieu, également éloigné de l'excès de pouvoir et de l'excès de liberté ? Massillon et Fénelon n'étaient pas seuls à chercher ce milieu. Daguesseaii écrivait de son côté : « Toute autorité humaine et qui s'exerce sur des hommes est comme un vaisseau qui flotte toujours entre deux écueils opposés : d'un côté l'excès ou l'abus de la
(1) Télémaque, livre XVI. La même pensée est exprimée avec une égale force au livre X et au livre XVII, « Quand les rois s'accoutument à ne plus connaître d'autres lois que leurs volontés absolues, ils sapent les fondements de leur puissance. Tl n'y a qu'une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée ; souvent le coup qui pourrait la modérer l'abat sans ressource. » Il semble qu'en 1699 Fénelon prévoyait 1789.
domination de la part du souverain, de l'autre l'excès ou l'abus de la liberté de la part des sujets. Ces deux écueils contraires sont cependant très-voisins l'un de l'autre. C'est principalement dans cette matière qu'il est vrai de dire que les extrémités se touchent ; jamais la domination n'est plus proche de sa chute que lorsque, franchissant les bornes de la raison et de la loi, elle veut que sa seule volonté en tienne lieu et excite par là ses sujets à se souvenir qu'ils sont nés libres. Jamais, réciproquement, la liberté des citoyens n'est plus près de sa fin que lorsque les désordres, les troubles, les guerres intestines qui en naissent, obligent enfin les peuples fatigués à chercher leur sûreté et leur tranquillité en se donnant ou en recevant un maître qui les fasse passer, souvent sans milieu, de l'excès de la liberté à l'excès contraire de la servitude. Le salut commun des rois et des sujets et la stabilité du gouvernement exigent donc que dans les monarchies mêmes on puisse trouver un juste milieu entre les extrémités contraires. »
Ni les réflexions du célèbre chancelier, ni les fictions poétiques du Télémaque^ ni les sermons du Petit-Carême ne devaient porter leurs fruits. Il n'y avait plus, hélas ! un duc de Bourgogne pour comprendre ces conseils et en profiter. Massillon vécut assez pour voir que Louis XV était incapable de réaliser les vœux et les prophéties qui rendaient si éloquentes ses péroraisons. Le triste successeur de Louis XIV entendit gronder les bruits avant-coureurs de la tempête qui devait renverser le trône le plus antique et le plus glorieux de l'Europe. Il ne fit rien pour éloigner la foudre. Absorbé dans les honteuses voluptés que lui apportait le présent, il se consolait des malheurs à venir par la pensée qu'il n'en serait pas le témoin. « Après moi le déluge, » disait-il, en jouissant de sa vie et de sa royauté avec toute l'insouciance de l'égoïsme.