CHAPITRE XH
neur de me mettre de ce nombre Sa modestie m'a
élevé à une place que le choix du prince lui avait d'abord destinée : je ne m'attendais pas que sa mort me préparât celle que son mérite lui avait acquise depuis longtemps parmi vous. » Ce n'était pas encore l'usage, à l'A.cadémie, que le nouvel élu consacrât son discours de réception à l'éloge de son prédécesseur. Massillon, n'écoutant que son cœur s'étendit plus longuement qu'on n'avait coutume de le faire sur les qualités et les mérites de celui qu'il remplaçait. Il le peignit capable de remplacer les grands hommes que sa famille avait donnés à l'État, et rappelant comment la mort s'était jouée des espérances de cette famille uu moment si puissante, il ajouta : « 11 les vit passer devant lui comme des songes et ne survécut à tant de pertes que pour s'assurer par ses qualités personnelles ces égards publics qui ne survivent guères à la faveur. »
Après ce juste tribut de souvenirs et de regrets à une amitié qui avait fait la douceur de sa vie, Massillon remercie l'Académie d'avoir jeté les yeux sur lui. « Vous avez eu égard, en me choisissant, à quelques suffrages publics que mon ministère m'avait attirés et vous n'avez pas voulu faire attention que cette sorte de réputation nous la devons moins à l'éloquence de nos discours qu'à la piété de ceux qui nous écoutent. » Sa modestie ne pouvait s'exprimer en meilleurs termes. Après avoir témoigné délicatement sa reconnaissance, Massillon rappelle les services rendus par l'Académie aux belles-lettres. Il trace un rapide tableau de l'histoire de la littérature en France. Ce tableau est conforme en général à celui que Boileau a rimé dans son Art poétique. Il n'y manque pas même le Malherbe vint! Naturellement l'éloquence de la chaire y occupe une large place. Avant la naissance de l'Académie, quel faux goût d'éloquence!
« Les astres en fournissaient toujours les traits les plus hardis et les plus lumineux ; et l'orateur croyait ramper si, du premier pas, il ne se perdait dans les nues. Une érudition entassée sans choix décidait de la beauté et du mérite des éloges, et pour louer son héros avec succès il fallait presque avoir trouvé le secret de ne point parler de lui. La chaire semblait disputer ou de boulïonnerie avec le théâtre ou de sécheresse avec l'école, et le prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte, en y mêlant ou des termes barbares qu'on n'entendait pas ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû entendre. » Enfin l'Académie parut et la France n'envia aucune gloire littéraire aux meilleurs siècles de l'antiquité. « La chaire rougit de ce comique indécent ou de ces ornements bizarres et pompeux dont elle s'était jusque-là parée , et substitua l'instruction à une pompe vide et déplacée, la raison aux fausses lueurs et l'Évangile à l'imagination. Partout le vrai prit la place du faux. »
Massillon ne pouvait être plus agréable à l'Académie qu'en attribuant à son influence les merveilles littéraires du xvn® siècle. Cet éloge du reste ne blessait pas la vérité, puisque la plupart des hommes de génie du grand siècle ont été membres de l'Académie. Massillon qui excélait dans l'art de louer délicatement, ne pouvait manquer, en prononçant son discours de réception, de se conformer à l'usage et de prodiguer les plus flatteuses louanges. Il jette des fleurs à pleines mains sur la tombe de Louis XIV, dont il parle en académicien et non plus en prédicateur. Il redit sous une forme nouvelle les espérances et les rêves de bonheur tant de fois exprimés dans les péroraisons du Petit-Carême, et dont il pouvait se bercer, à l'aurore du règne de Louis XV. Il appelle