CHAPITRE Xïï
La cour de Rome le remercia de son zèle pour la paix. Mais les services qu'il rendait à l'Église n'étaient pas désintéressés ; il espérait en tirer parti pour arriver au cardinalat, but suprême de son ambition. Ministre aussi puissant et peut-être aussi habile que Richelieu et Mazarin, il n'était pas aussi honoré qu'eux. Il crut que la pourpre lui donnerait toute la considération qu'on lui refusait. Pendant que se poursuivaient les négociations pour la paix, pendant que se tenaient les assemblées des évêques, tantôt chez le cardinal de Rohan, tantôt chez l'abbé Dubois, le siège archiépiscopal de Cambrai vint à vaquer par la mort du cardinal de la Trémouille, arrivée le 10 janvier 1720. L'abbé Dubois demanda ce siège au régent comme une préparation naturelle au cardinalat. On a prétendu que le roi d'Angleterre, Georges I^% écrivit au régent, en faveur de Dubois, pour consoler ce ministre par un évêché au milieu de ses épreuves. Une recommandation étrangère était inutile. Le duc d'Orléans ne pouvait pas refuser le siège de Cambrai à un ministre qui lui avait rendu tant de services et qui n'avait besoin que de le demander pour l'obtenir. Dubois n'était alors que tonsuré. Il n'était pas même nécessaire à cette époque de recevoir les ordres mineurs pour jouir d'un bénéfice et prendre le titre d'abbé. Massillon qui se trouvait à Paris, retenu pour l'affaire de l'accommodement, devait conférer les ordres sacrés à l'évêque nommé de Cambrai. Il alla demander au cardinal de Noailles le licet nécessaire à cet effet. Le cardinal, mécontent de la cour, et ne voyant, en Dubois que l'ennemi acharné des quesnelistes, refusa le licet. Ce fut donc Mg^ de Tressan, évêque de Nantes, qui conféra les ordres sacrés à l'abbé Dubois. La cérémonie se fit à Catelen près de Triel. Dubois reçut les ordres mineurs et le sous-diaconat le samedi 24 février. Le lendemain il
reçut le diaconat et huit jours après il fut ordonné prêtre (1). L'induit pour le siège de Cambrai était sollicité à Rome. Le pape crut devoir récompenser les efforts de l'abbé Dubois pour la pacification des querelles religieuses et accorda l'induit demandé. Le cardinal de Gèvres, archevêque de Bourges, fut chargé de faire l'information ordinaire de vie et de mœurs pour l'abbé Dubois. Il choisit pour témoins de cette information Massillon et Mê^ de Tressan. Le 9 juin, l'abbé Dubois fut sacré dans l'Église du Val- de-Grâce par le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg et grand aumônier, assisté par Msr de Tressan et par Massillon. Peu de temps après le nouvel archevêque fut nommé membre d'un conseil de conscience avec les cardinaux de Rohan et de Bissy, Ms^ Fleury, ancien évêque de Fréjus, et Massillon. L'année suivante, présenté par le régent pour le chapeau de Cardinal, il fut revêtu de la pourpre romaine par Innocent XIII.
Plusieurs historiens ont vivement reproché à Massillon la part qu'il a prise au sacre de Dubois et surtout à l'attesstation de bonne vie et mœurs. Il semble qu'un si grave témoignage d'estime donné publiquement par un homme tel que Massillon aurait dû plutôt décider ces historiens à examiner attentivement si tout ce qui est contenu dans les mémoires et les pamphlets du temps, touchant l'abbé Dubois, est entièrement conforme à la vérité. S'il ne fallait voir dans le ministre du duc d'Orléans qu'un personnage infâme, Massillon mériterait
(1) Duclos, Sévelinges, Lacretelle et plusieurs autres historiens, se copiant les uns les autres, ont écrit que Dubois reçut tous les ordres en une matinée. Ils n'auraient pas commis cette erreur s'ils avaient pris la peine de consulter le journal de l'abbé Dorsanne, Tome l"", p. 507 et suiv. On sait que Dorsanne, qui écrivait pour ainsi dire sous les yeux du cardinal de Noailles, notait jour par jour tous les événements qui avaient rapport à la bulle Unigenitus.