‹ MassillonChapitre 170 sur 215 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les témoignages qu'on vient de lire, empruntés uniquement à des ennemis, nous permettent de contrôler les accusations haineuses de Saint-Simon qui détestait Dubois autant que l'orgueilleux duc pouvait détester un parvenu, devenu ministre tout-puissant , tandis que lui n'était rien et qui ajoutait à sa colère de grand seigneur sa colère de janséniste contre un défenseur de la bulle. Dans le triste milieu où les circonstances l'avaient placé, où il ne pouvait déployer ses talents sans exciter l'envie, où il n'entrevoyait, pour satisfaire son ambition, que des dignités ecclésiastiques, Dubois menait assurément une vie très mondaine, peu soumise aux lois de l'Église et fort éloignée des habitudes de la piété. Mais il avait la foi, il aimait les gens de bien, les rapprochait sans crainte de sa personne et ne les scandalisait ni par l'excès de ses débauches (1) ni par l'excès de son impiété. Il aurait du se contenter de servir son pays et son roi, mais il n'eût pas l'âme assez haute pour dédaigner de servir son am-* bition. Il voulut à tout prix être cardinal et n'avoir audessus de lui que le régent et le roi. Assez habile pour réussir il ne le fut pas assez pour se faire pardonner son rapide succès. L'autel lui servit de marchepied pour toucher au but. Ce ne fut que pour arriver plus prompte-

(1) Nous ne pouvons omettre de remai'quer que les accusateurs les plus acharnés de Dubois n'ont jamais pu citer le nom d'une maîtresse ou d'un fils naturel de l'ambitieux ministre. S'ils avaient pu citer un seul nom ils se seraient fait un plaisir d'en enrichir leurs pages. Dubois cependant cachait moins sa vie que les affaires de l'état. — La Baumelle, dans ses Mémoires de if^e de Maintenon, raconte une anecdote qui n'est pas vraie mais qui est bien trouvée. Il prétend que lorsque Dubois, en 1693, fut pourvu de l'abbaye de Saint-Just, le P. La Chaise fit observer à Louis XIV qu'il accordait cette faveur à un homme adonné aux femmes, au vin, et au jeu. — C'est possible, répondit le roi, mais il ne s'attache jamais, il ne s'enivre jamais et il ne perd jamais. » Il est probable que Louis XIV n'a jamais prononcé ces paroles, mais elles caractérisent Dubois.

336 MASSILLOxN

ment et plus sûrement à la pourpre qu'il reçut les ordres à soixante-quatre ans et se fit sacrer évêque. Massillon pouvait-il refuser de reconnaître qu'il n'y avait dans la vie et les mœurs de ce vieillard aucun empêchement canonique ? Son attestation ne portait que sur ce point et ne délivrait pas à l'abbé Dubois un certificat de piété.

On peut dire qu'excepté les appelants au futur concile la France entière approuva Massillon et alla plus loin que lui. S'il eut tort de prendre part au sacre de Dubois, quel ne fut pas le tort de l'Académie française qui, le 3 décembre 1722, reçut dans son sein le nouvel archevêque de Cambrai? Quel ne fut pas le tort de l'assemblée du clergé qui, le 29 mai 1723, nomma le cardinal Dubois le premier de ses présidents ? Les poètes eux-mêmes lui prodiguaient leur encens le plus flatteur. Voltaire lui écrivait de Cambrai (juillet 1722) une lettre mêlée de prose et de vers qui se terminait par ces compliments :

« Unissez à jamais l'esprit à la prudence Q'on publie en tout lieux vos grandes actions.

Faites-vous bénir de la France Sans donner à Cambrai vos bénédictions.

Souvenez-vous quelquefois, monseigneur, d'un homme qui n'a en vérité d'autre regret que de ne pouvoir pas entretenir Votre Éminence aussi souvent qu'il le voudrait et qui de toutes les grâces que vous pouvez lui faire, regarde l'honneur de votre conversation comme la plus flatteuse (1). » Quelques mois après Louis Racine, dont le poëme de La Grâce avait été saisi par la police , apprend que le cardinal Dubois s'est hâté de lever l'interdit. Il lui écrit de Marseille (20 décembre 1722) : « Votre facilité à accorder des grâces vous a fait sans doute accorder

(1) Dès l'année 1719 Voltaire avait écrit une épître en vers où il disait que le Sage Dubois excitait l'envie et la jalousie de Richelieu. Après la mort de Dubois il passa de l'excès de la flatterie cà l'excès de l'outrage.

Page 1