CHAPITRE XII
fiée aux soins de sa tante, électrice de Hanovre, qu'elle ne quitta qu'à l'époque de son mariage. Le frère de Louis XIV étant devenu veuf d'Henriette d'Angleterre, le roi voulut le remarier à une princesse qui apportait des droits éventuels sur la Bavière et des droits probables sur le Palatinat. Elisabeth Charlotte épousa Monsieur, le 16 novembre 1671, et le perdit en 1701. La différence de religion aurait pu être un obstacle à ce mariage. La jeune princesse était à demi-luthérienne et à demi-calviniste ; mais elle embrassa la religion catholique. Sa conversion fut sincère ; elle avait un naturel trop franc et une conscience trop droite pour accomplir sans conviction un acte si important. De même, pourtant, qu'elle parla toujours le français avec un accent allemand très-prononcé, ainsi pratiqua- t-elle toujours le catholicisme avec un accent luthérien dont elle ne songeait pas à se défaire parce qu'elle ne s'en doutait pas. Elle n'avait que dix-neuf ans lorsqu'elle quitta les bords du Neckar pour les bords de la Seine. Sa tante, la princesse Palatine Anne de Gonzague, l'introduisit à la cour. Elle se sentit dépaysée au milieu detantde décorum et de tant d'étiquette. Les magnificences artificielles du château de Versailles ne lui faisaient pas oublier les beautés naturelles qui encadrent le château d'Heidelberg. « J'aime mieux voir des arbres et des prairies, disait-elle, que les plus beaux palais. J'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de statues et de jets-d'eau, un ruisseau me plaît bien plus que de somptueuses cascades. » Si elle devint française de cœur elle resta toute sa vie allemande d'esprit. « Je ne peux supporter le café, le chocolat et le thé, et je ne puis comprendre qu'on en fasse ses délices . Un bon plat de choucroute et des saucissons fumés sont, selon moi, un régal digne d'un roi et auquel rien n'est préférable. Une soupe aux choux et au lard fait bien mieux mon aiïaire
que toutes les délicatesses dont on raffole ici. » Sa principale distraction dans cette cour, dont elle ne partageait pas les goûts et qui ne comprenait pas les siens, était sa correspondance. Elle écrivait tous les jours et pour ainsi dire du matin au soir de longues lettres à ses amies d'Allemagne et surtout à sa tante l'électrice de Hanovre. Dans ces lettres, au milieu de détails intéressants et de renseignements exacts, on trouve une foule de commérages. Elle raconte toutes les anecdotes qui circulent autour d'elle, en les saupoudrant de gros mots qu'on s'étonne de rencontrer sous la plume d'une princesse si notoirement vertueuse. Elle trace de la cour où elle vit et de la noblesse qu'elle y voit des portraits peu flatteurs. Elle dit le plus de mal qu'elle peut de madame de Maintenon. Souvent elle pousse la franchise jusqu'à dire du mal d'elle-même. Elle se peint au physique dans ce portrait vigoureux qui n'est que trop ressemblant : « 11 faut bien que je sois laide ; je n'ai point de traits, de petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plates. Tout cela ne peut former une physionomie. J'ai de grandes joues pendantes et un grand visage. Cependant je suis très-petite de taille, courte et grosse.... Somme totale je suis un petit laideron. Si je n'avais bon cœur on ne me supporterait nulle part. » Elle ne pouvait prendre plus gaiement son parti d'une laideur dont elle avait fini par rire la première. Elle n'avait pas moins de sincérité quand elle traçait son portrait moral: « Lorsque je me vois attaquée de tout côté cela m'afflige vivement ; et, comme je n'ai déjà pas beaucoup de patience, ces tracasseries me font perdre le peu qui m'en reste. Comme il me faut aussi chercher uniquement dans ma propre tête tous les moyens de me tirer de ce labyrinthe et que je n'ai nulle part ni conseillai appui (car ici tout le monde est si intéressé et si faux qu'on ne peut se fier à per-