CHAPITRE XII
sonne), cela me rend revêche et chicanière. Quand je suis dans cet état, ma rate se gonfle et me fait monter à la tête des vapeurs qui me rendent triste et quand je suis triste, je deviens malade (1). »
Le P. Bougerel, dans sa notice exacte et malheureusement trop peu détaillée, écrite quelques années après la mort de Massillon, nous dit que madame la duchesse d'Orléans, mère du régent, faisait un très-grand cas de ce prédicateur et ne l'appelait que son « bon ami. » Cette princesse qui avait beaucoup d'instruction et encore plus d'esprit naturel devait apprécier Massillon et lui adresser d'affectueuses paroles. Ses lettres cependant ne témoignent pas d'une grande admiration pour l'éloquence de l'auteur du Petit-Carême. Elle ne le nomme jamais. Elle ne rend compte d'aucun de ses sermons. Il paraît qu'elle n'y assistait que parce qu'elle était obligée de suivre la cour. « Je dois avouer à ma honte, écrit-elle (avril 1769), que je ne connais rien de plus ennuyeux qu'un sermon, nul opium ne m'endormirait aussi bien, surtout le soir. » Elle avait peu d'attrait pour le mysticisme et n'aimait pas les longues prières : « Il m'est impossible d'entendre une grand'messe ; j'en ai sitôt fait avec mes dévotions, car j'ai un chapelain qui expédie la messe en un quart d'heure, ce qui fait bien mon affaire (juillet 1695). » Ajoutons cependant qu'elle entendait la messe tous les jours. Sa principale pratique de piété était la lecture de la Bible. Elle en lisait au moins trois chapitres chaque jour. Son antipathie pour les grandmesses et les sermons et ses jugements injustes sur les couvents ne prouvent pas plus contre la sincérité de sa religion que certains passages de ses lettres, qu'on peut trouver, sans pruderie, déplacés sous la plume d'une femme, ne prouvent contre la pureté de ses moeurs.' Il ne
(1) Lettre du 19 fév. 1682.
faut y voir que le résultat de sa franchise et de son habitude de dire et d'écrire « tout ce qu'elle avait sur le cœur. »
Massillon ne pouvait manquer de louer cette franchise que la princesse Palatine poussait parfois à l'excès, mais qui lui valut à la fois l'estime de Louis XIV et l'amour du peuple de Paris. « Plus éloignée encore par l'élévation de son caractère que par celle de sa naissance d'une basse adulation, elle n'employa jamais pour plaire que sa droiture et sa candeur. Les souplesses et les artifices de la dissimulation, qui font toute la science et tout le mérite des cours, lui parurent toujours le sort des âmes vulgaires. C'est se mépriser soi-même que de n'oser paraître ce qu'on est. L'art de se contrefaire et de se cacher n'est souvent que l'aveu tacite de nos vices ; et elle crut qu'on n'était grand qu'autant qu'on était vrai. » La princesse Palatine protestait par la rigidité de sa tenue et par son respect des convenances contre le laisser-aller de la cour. Comme princesse et comme honnête femme, elle ne pouvait voir sans indignation les exemples d'immoralité qu'une portion de la noblesse donnait à la bourgeoisie et au peuple. Elle dit un jour en public à la duchesse de Berry, qui s'était présentée chez elle en costume de fantaisie : « Une princesse doit être vêtue en princesse et une soubrette en soubrette. » La bienséance irréprochable de la duchesse d'Orléans a fourni à Massillon un tableau où ses auditeurs purent voir une leçon. « La France a-t-elle jamais vu de princesse soutenir avec plus de décence et de dignité l'élévation de son rang. Les mœurs avaient beau changer, en vain le siècle ne connaissait plus l'ancienne gravité de nos pères, en vain la licence avait pris la place des règles et des bienséances, en vain la modestie et la pudeur n'étaient plus pour le sexe que des usages surannés , en