CHAPITRE XIII
subsides. S'il s'est trouvé dans cette province des intendants qui aient pu parler un autre langage, ils ont sacrifié la vérité et leur conscience à une misérable fortune.
« Mais, Monseigneur, à cette indigence générale et ordinaire de la province se sont jointes , ces trois dernières années, des grêles et des stérilités qui ont achevé d'accabler les pauvres peuples. L'hiver dernier surtout a été si affreux, que si nous avons échappé à la famine et à une mortalité générale qui paraissait inévitable, nous n*en avons été redevables qu'à un excès et à un empressement de charité que les personnes de tous les états ont fait paraître pour prévenir tous les m.alheurs. Toutes les campagnes étaient désertes, et nos villes pouvaient à peine suffire à contenir la multitude innombrable de ces infortunés qui y venaient chercher du pain. La bourgeoisie, la robe et le clergé, tout est venu à notre secours. Vous-même, Monseigneur, avez déterminé la bonté du roi à nous avancer soixante mille livres. C'est uniquement à la faveur de ce secours que la moitié de nos terres, qui allaient toutes rester en friche par la rareté et la cherté excessive des grains, ont été ensemencées. Mais le pauvre peuple qui, pour ensemencer ses terres, a été obligé d'emprunter du roi et des particuliers et d'acheter des grains d'un prix alors exorbitant, va être obhgé, par la vileté du prix où ils sont maintenant, d'en vendre trois fois autant qu'il en a reçu, pour rembourser les avances qu'on lui a faites, de sorte qu'il va retomber dans le même gouffre de misère, si Votre Eminence n'a pas la charité de faire accorder, cette même année, quelque remise considérable sur les impositions que le conseil va régler incessamment.
« Au reste, Monseigneur, je supplie instamment Votre Eminence de ne pas regarder ce que je prends la liberté de lui écrire comme un excès de zèle épiscopal.
Outre tout ce que je vous dois déjà, je vous dois encore plus la vérité. Ainsi, loin d'exagérer, je vous proteste, Monseigneur, que j'ai ménagé les expressions, afin de ne pas affliger votre cœur. Je ne doute pas que notre intendant, quoique il craigne beaucoup de déplaire, n'en dise encore plus que moi. Que Votre Eminence ait la bonté de s'en faire rendre compte. Je sens bien que, dans une première place, on ne peut ni tout écouter, ni remédier à tout. Cette maxime pouvait être admise sous les ministères précédents, mais sous le vôtre tout est écouté. Les grandes affaires qui décident du sort de l'Europe ne vous font pas perdre de vue les plus petits détails. Rien ne vous échappe de cette immensité de soins et rien ne paraît non-seulement vous accabler mais même vous occuper. C'est dans cette confiance que j'ai hasardé cette lettre. Avec un vrai père on ose tout, et quand on lui parle pour ses enfants on peut bien l'importuner, mais on est bien sûr qu'on n'a pas le malheur de lui déplaire. » Massillon avait le droit de tenir au cardinal Fleury ce ferme langage, accompagné de toutes les précautions oratoires dont la vérité, de tout temps, a dû s'envelopper pour arriver jusqu'au pied du trône. Evêque, il devait faire connaître les malheurs de son peuple lorsque l'intendant de la province n'en révélait pas toute l'étendue. Il pouvait se faire l'avocat des pauvres, lui qui considérait comme leur appartenant tous les biens que l'Eglise mettait à sa disposition. Un de ses premiers biographes, le P. Bougerel, nous dit que de toutes les vertus qu'il a pratiquées c'est sa charité envers lés pauvres qui a été le plus remarquée. Quelques faits prouveront la générosité de ses aumônes. Un marchand de Clermont, père de deux enfautS en bas âge, allait être traîné en prison par des créanciers inhumains auxquels il ne pouvait payer deux mille francs. En vain s'était-il adressé à ses amis; ses