CHAPITRE XIII
prières et ses larmes avaient été inutiles. Massillon, instruit de la détresse de cet honnête négociant, lui fait porter à l'instant une bourse de vingt-cinq louis par son jardinier, auquel il recommande de taire son nom. Le marchand se jette à ses genoux et le conjure de lui faire connaître son bienfaiteur. Le jardinier de retour trouve déjà le marchand aux pieds du généreux prélat. « Je vous dois la vie, lui disait-il, je vous dois plus encore, Monseigneur, je vous dois l'honneur. » Et prenant la main de son évêque il l'arrosait de ses larmes. Mais dès qu'il voulut parler de reconnaissance, Massillon lui dit : « .le suis assez payé ; donnez cette somme à vos créanciers, et dites-leur que je suis caution pour le reste. »
Un couvent nombreux de religieuses était sans pain depuis plusieurs jours. Elles étaient résolues de périr plutôt que d'avouer cette affreuse misère, dans la crainte qu'on ne supprimât leur maison à laquelle elles étaient bien plus attachées qu'à la vie. Massillon apprit en même temps et leur indigence extrême et le motif de leur silence. Pressé de leur donner des secours il craignit de les alarmer en paraissant instruit de leur état. Il envoya secrètement à ces religieuses une somme très-considérable qui assurait leur subsistance jusqu'à ce qu'il eût trouvé moyen d'y pourvoir par d'autres ressources. Ce ne fut qu'après sa mort qu'elles connurent le bienfaiteur à qui elles étaient si redevables (1).
En 1740, on était sur le point de renvoyer tous les malades de l'Hôtel-Dieu de Glermont, faute de ressources pour les faire subsister. Massillon en fut instruit et sur-le-champ il envoya quatre mille livres. L'hiver suivant ses aumônes furent plus abondantes, il fit porter secrètement à cet hôpital quinze mille livres. On a ignoré pendant longtemps d'où pouvait venir ce secours
(Ij D'Alembert.
si imprévu et si néceessaire. En 1762 il lui donna un contrat de cinquante-deux mille livres sur le clergé. Enûn il l'institua son légataire universel (1). Il avait réduit ses droits épiscopaux à des sommes très-modiques, et avait aboli certains droits exorbitants qui étaient regardés comme de vrais impôts établis sur le clergé. Sa charité essayait en vain de se cacher pour ménager la délicatesse des malheureux qui recevaient ses bienfaits . Tout son diocèse la connaissait et lui en témoignait sa reconnaissance. Quand il paraissait dans les rues de Clermont le peuple se prosternait sur son passage en criant : Vive notre Père ! On ne pouvait se soustraire à la vénération qu'il inspirait, surtout lorsque la majesté de la vieillesse eut ajouté à sa douceur naturelle un irrésistible attrait. Marmontel a consigné dans ses mémoires l'émotion qu'il éprouva lorsque, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse, il obtint de voir Massillon dans sa maison de campagne de Beauregard. « L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge. Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment agissent et réagissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son génie. C'était ainsi que sur les rides de ce visage déjà flétri et dans ces yeux qui allaient s'éteindre je croyais démêler encore l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois et si profondément pénétrante. » Celui dont les jeunes écrivains venaient admi-
(1) p. Bougerel, d'après des mémoires venus de Clermont.