CHAPITRE XIV
Massillon qui avait décidé tout son clergé à se soumettre aux jugements de l'Église et à ne pas disputer avec plus de chaleur sur les erreurs des jansénistes que sur l'hérésie d'Eutychès ou de Nestorius, vit échouer son éloquence persuasive auprès du plus obstiné des quatre évêques réappelants, Soanen, évêque de Séez, jugé par le concile d'Embrun, condamné à quitter son diocèse et à se retirer dans l'Abbaye de la Chaise-Dieu, en Auvergne.
L'accommodement aurait peut-être amené une paix durable dans l'Église de France, si la mort du régent et de Dubois n'avait ranimé l'espoir et la hardiesse des quesnelistes. Le cardinal de Noailles n'avait pas encore accepté la bulle franchement et sans restriction. Il hésitait toujours, n'adressait à Rome que des lettres évasives, promettait plus qu'il ne tenait, cherchait des prétextes subtils pour traîner les négociations en longueur, tâchait de contenter à la fois le saint-Siége et la secte dont l'influence le dominait, et n'arrivait qu'à mécontenter tout le monde. Par respect pour la haute position et la vieillesse du cardinal, le Souverain Pontife ne voulait employer pour le ramener aucun moyen rigoureux. Il espérait que sa douceur et ses ménagements parviendraient à le fléchir. Le cardinal, qui voyait approcher la fin de sa vie, n'était pas sans inquiétude sur la conduite qu'il n'avait cessé de tenir envers les décisions du saintsiége. Sa conscience ébranlée le poussait à donner enfin l'exemple de la soumission. Quand on apprit qu'il inchnait vers l'acceptation pure et simple de la bulle, trente curés de Paris lui adressèrent un mémoire pour lui rappeler sa fermeté passée, l'encourager à la résistance, l'exhorter à ne se rendre à aucune sollicitation. Le roi supprima comme scandaleux le mémoire des curés. Ils rédigèrent aussitôt une remontrance pour se plaindre de
cette suppression. Un nouvel arrêt du conseil d'État déclara que c'était mépriser à la fois la puissance ecclésiastique et la puissance royale et que les curés ne formaient point un corps qui eût le droit de faire des remontrances au roi. Ces actes illégaux eurent pour résultat de retarder la soumission définitive du cardinal de Noailles.
L'audace de plusieurs membres du clergé de second ordre avait pour excuse Timplacable obstination des évêques réappelants. Celui d'entre eux qui subit le plus complètement la domination du parti fut Soanen, évêque de Séez. Agé de quatre-vingts ans (1), incapable d'agir beaucoup par lui-même, il se laissait mener par de fanatiques sectaires qui flattaient son amour-propre, louaient comme une admirable fermeté son puéril entêtement, et le comparaient en toute occasion à saint Anathase ou à d'autres illustres évêques des premiers siècles, oubliant que ces grands hommes luttèrent toute leur vie non point pour leurs opinions personnelles mais pour la foi de l'Eglise. Soanen ne craignit pas d'ordonner publiquement les ecclésiastiques que lui envoyaient les jansénistes de Hollande. Telle fut son animosité contre la bulle qu'il voulut empêcher ses diocésains d'écouter après sa mort l'évêque acceptant qui lui succéderait sur le siège de Séez. Il publia une instruction pastorale dans ce but, le 28 août 1726. Cet acte schismatique ne pouvait pas être toléré. Le roi ordonna que l'évêque de Séez qui, dans sa révolte, ne gardait plus aucune mesure, serait jugé pai* le concile de .sa province.
L'archevêque d'Embrun convoqua aussitôt le concile provincial. L'évêque de Séez y fut invité dans les mêmes
(1) Soanen était né à Riom en 1G47. Entré dans l'Oratoire, il fut un des prédicateurs les plus distingués de cette congrégation et prêcha devant la cour les Carêmes de 1686, 1688, 1699. — Il fut nommé à l'évêché de Séez, en 1695.