CHAPITRE XIV
leurs tous les principes que vous m'alléguez dans vos deux lettres sont absolument les mômes que ceux de Mgr l'archevêque d'Embrun , dans la sienne. Mais en même temps que je vois une entière conformité entre vos dogmes et les siens, je me flatte qu'il y a une ditférence infinie dans vos cœurs ; c'est ce qui m'a porté à lui répondre par une lettre un peu vive.
« Mais pour vous, Monseigneur, à qui Dieu m'a uni par tant de liens sacrés, non-seulement de l'épiscopat, mais encore de notre éducation et de notre ministère précédent, je ne vous répondrai que par ma tendresse et par mes vœux; et j'aimerai toujours beaucoup mieux les petites plaies de l'ami que les fausses caresses de l'ennemi. »
La condamnation de l'évêque de Séez par le concile d'Embrun était le coup le plus rude qu'on eût porté jusqu'alors contre une secte rendue audacieuse par l'impunité. Elle essaya d'en amoindrir Teffet en attaquant la sentence du concile. Douze évêques, déjà connus par leurs appels ou par leur opposition à la bulle, prêtèrent leur nom et leur appui à cet acte irrégulier. Ils ne s'étaient pas émus lorsque des tribunaux laïques avaient jugé sans autorité la doctrine des évêques, avaient supprimé leurs mandements et brûlé leurs écrits, et maintenant ils élevaient la voix pour présenter l'apologie d'un évêque jugé par ses juges légitimes et pour protester contre sa condamnation. Le roi déclara séditieuse la lettre des douze évêques et blâma leur conduite contraire aux lois de l'Eglise et de l'état (1). Au nombre des évêques qui avaient cru servir Soanen par cette démarche imprudente se trouvait un ami de Massillon, M^^ de Tourouvre, évêque de Rodez. Persuadé qu'on ne pouvait
(1) V. Lettre de M. de Maurepas aux douze évêques opposants. Versailles 19 mars 1728.
que nuire à un accusé, au lieu de lui être utile, en augmentant l'irritation de la cour, Massillon lit connaître son avis à Ms^ de Tourouvre. Sa lettre du 28 février 1728 achève de nous révéler son opinion sur les jansénistes de son temps.
« Il est vrai, mon cher seigneur, que je n'aurais point été d'avis ni de la démarche que vous avez cru devoir faire ni de la manière dont elle s'est faite. Il y aurait eu des moyens de la rendre plus utile, supposé qu'elle eût été nécessaire, et si j'avais pu conférer avec vous, je me flatte que vous n'auriez pas été éloigné de ma façon de penser.
« Les remèdes qui aigrissent le mal sont une nouvelle plaie que l'on a faite à l'Église. Il est certain qu'il y a de l'excès et de la révolte dans le parti. Ceux qui sont à la tête et qui écrivent pour sa défense sont des esprits outrés et qui passent le but sur toutes les matières qu'ils traitent ; et si leur cause était bonne ils réussiraient à la rendre mauvaise par la façon de la soutenir . Il est vrai encore que de l'autre côté on ne s'est pas toujours tenu dans de justes bornes et qu'on a défendu l'Église avec des armes qui l' affaiblissaient et qui relevaient le courage de ceux qu'on voulait abattre. Il y a des esprits excessifs partout.
« Quel parti donc prendre pour des évêques qui aiment la paix et la vérité? Il n'y a point à délibérer; il faut prendre le parti qui n'est point parti , c'est-à-dire précisément celui de l'Église, qui désavoue et ceux qui la défendent mal et ceux qui l'attaquent. C'est le seul moyen de se rendre utile et de ramener les esprits.
((Je connais assez, comme vous savez, les appelants; et c'est parce quejeles connais que dans aucun temps il ne m'a elé possible de les goûter. Orgueil, amour de la singularité, mépris pour ceux qui ne pensent point comme eux, quelque rang que l'on puisse tenir dans l'Église, parti