CHAPITRE XIV
d'honneur à Massillon que ses sermons les plus éloquents. Elles expriment la tristesse dont son âme était pénétrée à la vue des divisions qui déchiraient l'Église de France. Elles montrent quelle charité il ne cessait de déployer pour ramener des esprits égarés, pour apaiser des cœurs irrités, pour réunir ce que l'hérésie avait séparé. Sa fermeté envers l'erreur n'altéra jamais sa charité envers les personnes. Il poussait la condescendance aussi loin qu'elle pouvait aller sans blesser la foi. Il en donna une preuve remarquable à la mort de Marguerite Périer, la nièce de Pascal. Le concile d'Embrun avait aiguillonné le fanatisme janséniste au lieu de le dompter. Poursuivie par l'Église et par l'État, la secte s'efforça de persuader à ses partisans qu'elle était soutenue par Dieu. Elle imagina des miracles et prétendit que si elle avait des ennemis puissants sur la terre elle avait des amis encore plus puissants dans le ciel. Le tombeau du diacre Paris, dans le cimetière de Saint-Médard, vit accourir une foule immense, surexcitée par le parti, s'enivrant elle-même de l'espérance d'événements merveilleux, agitée souvent par des convulsions démoniaques, provoquant à l'envi un délire et un état morbide qui devenaient contagieux, et criant bruyamment au miracle chaque fois que se produisait un phénomène cataleptique ou un désordre moral. Les spectacles donnés autour de ce tombeau et jusques dans les charniers voisins prirent un tel caractère que le cimetière de Saint-Médard dut être fermé par ordre du roi. Le ridicule se mêlait au sacrilège dans ces scènes qui attirèrent tout Paris et où la décence n'était pas toujours respectée. On publia plusieurs vies du diacre Paris, transformé tout à coup en thaumaturge. Quelques évêques, entre autres Colbert à Montpellier et Soanen dans son exil, écrivirent en faveur des miracles de Saint-Médard, que l'archevêque de Pa-
ris avait déclarés faux et supposés, dans un mandement du 15 juillet 1731. Ils recommandèrent même la dévo* tion au diacre Paris. Les plus zélés voulurent posséder le portrait de ce saint d'un nouveau genre, Marguerite Périer le suspendit au chevet de son lit à côté de celui de Pascal. Le grand homme ne pouvait être plus sévèrement puni de son attachement au jansénisme. Lorsque Marguerite Périer gravement malade voulut se préparer à la mort et recevoir les derniers sacrements, son curé lui demanda si elle acceptait la bulle et lui déclara qu'il ne pouvait l'administrer que lorsqu'elle aurait accompli cet acte de soumission. Mais qu'attendre d'une femme chargée du poids de quatre-vingt-treize années et louant Dieu des miracles accomplis par le diacre Paris ? La situation était délicate. Massillon trancha la difficulté. Il ne crut pas devoir inquiéter davantage la bonne foi de cette âme exaltée. Il chargea un de ses grands vicaires de lui donner les derniers sacrements sans condition (1).
Tout ce qui pouvait aigrir les esprits répugnait à Massillon. Sa douceur ne convertissait pas les jansénistes, qui auraient voulu le voir armé contre la bulle et le traitaient dans leurs libelles, de pacifique prélat; mais du moins elle ne leur fournissait aucune occasion de
(1) En rappelant ce fait, dans VHistoire de Port-Royal, M. Saime- Beuve l'accompagne de réflexions qui ne sont pas toutes justes. « Il y avait alors à Clermont, dit-il, le plus éloquent et le plus accommodant évêque, l'orateur doué entre tous de la veine la plus riche et la plus abondante dont ait joui la parole fançaise, l'aimable et brillant Massillon..,. Il n'était pas de ceux dont la constance est si rigide. Sa foi même, dit-on, s'était tempérée à temps. Elle n'avait pas creusé, tant s'en faut, jusqu'au fanatisme. » Pour apprécier la foi et la constance de Massillon, il suffit de lire ses lettres à Soanen et à l'évêque de Rhodez. « Son bon procédé envers Marguerite Périer ne prouve pas qu'il était le plus accommodant des évéques, ellesprouvent qu'il savait avec un grand esprit de discernement unir la prudence à la rigidité.