CHAPITRE XIV
Il n'en était pas ainsi de Massillon. 11 ne sentait pas ce que voyait si clairement Fleury lui-même, que les libertés de l'Église gallicane pouvaient être plutôt appelées des servitudes. Plus l'Eglise de France prenait de libertés envers la cour de Rome, plus elle s'asservissait à l'État. Les prétentions des laïques à régler les affaires religieuses croissaient d'année en année. Redouter les abus de pouvoir du Saint-Siège au lieu de redouter les abus de pouvoir des parlements, c'était étrangement méconnaître où était le danger. Consulté par le cardinal de Bissy sur les troubles qui agitaient l'Eglise de France et sur les moyens de porter remède à un mal si profond et si ancien, Massillon lui écrivit le 7 décembre 1732 avec sa franchise ordinaire. Tout en repoussant les doctrines des jansénistes, il trouve que l'on abuse de la bulle Unigenitus qui les condamne. Il croit que le cardinal est allé trop loin dans son mandement sur la juridiction ecclésiastique, en présentant les évêques comme indépendants de l'autorité civile. « Il est à craindre, dit-il, que nous perdions en voulant trop gagner. » Il critique ensuite l'indulgence qu'il affecte à l'égard des opinions ultramontaines. « Vous paraissez même justifier l'énormité de ces prétentions en vous contentant de nous avertir que les nltramontains ne les regardent pas comme des articles de foi. Il semble que par là ils nous font grâce,. que c'est uniquement pour ménager notre incrédulité qu'ils nous tolèrent et ne font pas un nouveau symbole de leurs opinions, cependant qu'ils ne nous regardent pas moins en secret comme hérétiques, nous
sacrifice de sa vie pour le salut du inonde réprouvé.... Je m'oppose à tout ce que l'assemblée pourrait faire et statuer... Surtout en faveur de la bulle Unigenitus, que je regarde comme l'abomination de la désolation dans le lieu saint et que j'anathématise comme telle. »
autres Français qui osons les combattre, quoique pour ne pas révolter une Eglise aussi considérable que celle de France et éviter un schisme, ils ont la condescendance de s'abstenir des censures à notre égard... L'infaillibilité des Papes, leur supériorité au-dessus des conciles, leur pouvoir de déposer des souverains sont des opinions qui renversent le fond et la majesté de la hiérarchie et de plus toute la sûreté des sociétés civiles. Il m'a toujours semblé qu'un évêque français n'en devait pas parler. Mais ces maximes s'affaiblissent tous les jours sous la plume de plusieurs de nos écrivains, soit par la reconnaissance des faveurs qu'ils ont obtenus de la cour de Rome, soit par l'espérance de les obtenir (1). » Massillon nous a laissé une autre preuvre de l'influence que les préjugés gallicans exerçaient sur son esprit et de la dose de jansénisme qu'il pouvait supporter sans être incommodé par aucun scrupule. Gomme plusieurs évêques de son temps qui, entre autres libertés, prenaient celle de modifier à leur gré la liturgie, Massillon donna un nouveau bréviaire à son clergé. Le discours synodal de 1732 indique l'idée qui a présidé à la composition de ce bréviaire local. Malgré la bulle de Pie V on ne voulait pas accepter en France la prière publique récitée par l'Eglise universelle. Chaque évêque trouvait convenable de corriger, selon ses goûts, le bréviaire romain, de donner une leçon aux Souverains Pontifes, de préférer, pour la prière ecclésiastique, le particularisme au catholicisme. (■( Tout ce qui ne nous a pas paru convenir à la décence et à la dignité de l'olTice public, nous l'avons retranché : nous y avons substitué les endroits des livres saints et des
(1) Extrait du Catalogue d'autographes de Charavey aine 1865, no 821. — Lettre de huit pages pleines in-4°. Nous aurions voulu pouvoir citer en entier cette lettre importante. Elle a été acquise, croyons-nous, par M. Feuillet de Conches, à une des dernières ventes d'autographes, au prix de 550 francs. Non licet omnibus.