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CHAPITRE XIV

songeait à retenir ses larmes. Attendri lui-même par l'émotion générale, Bridaine pleurait avec les pécheurs qu'il avait décidés au repentir el à la conversion. Les sermons énergiques et abruptes du missionnaire étaient loin de ressembler aux sermons de Massillon, toujours polis et travaillés avec art. Mais l'évêque de Glermont apprécia comme elle le méritait cette prédication véritablement évangélique où l'homme disparaissait pour ne laisser voir que l'apôtre. Il pria Bridaine de donner une mission dans son église cathédrale. Il assista très-assidument aux exercices de cette mission. Il ne cessait d'exalter et d'envier l'empire de Bridaine sur l'esprit ou plutôt sur la conscience de ses innombrables auditeurs. S'il faut en croire Maury, l'évêque de Glermont, dans sa société la plus intime, se plaisait à dire que Bridaine aurait effacé tous les prédicateurs, si une heureuse culture eût perfectionné ses dons naturels. «C'est une mine d'or, ajoutait-il, mais ce saint homme, qui ne l'exploite pas pour lui-même, ne songe point à séparer le métal du sable. »

Marmontel qui venait de terminer ses études classiques, fut un des auditeurs assidus de Bridaine. Il put mesurer la distance qui sépare l'éloquence chrétienne de la rhétorique. Il n'oublia plus cette parole d'une autorité irrésistible, ces cris déchirants, ces tableaux de l'éternité, ce front ruisselant de sueur, ces yeux enflammés ou remplis de larmes. Il évoqua plus tard les souvenirs de sa jeunesse dans un discours en vers sur l'éloquence.

Le génie éloquent le sera sans apprêts.

Je l'ai vu : cet exemple a frappé ma jeunesse,

Il m'est présent encore, il le sera sans cesse.

Je l'ai vu : Massillon lui-même en fut témoin.

De s'égaler à lui l'orateur était loin,

Ce n'était point ce style ingénieux et tendre

Qui semble attacher l'âme au plaisir de l'entendre.

Ce langage épuré qu'une sensible voix

Parlait si doucement à l'oreille des rois.

C'était un orateur saintement populaire

Qui, content d'émouvoir, négligeait l'art de plaire.

D'une élégance vaine il dédaignait les fleurs

Il n'avait (]u.e des cris, des sanglots et des pleurs;

Mais de longs traits de feu jetés à l'aventure

D'une chaleur brûlante animaient sa peinture.

Les résultats de la mission de Bridaine à Glermont consolèrent Massillon, mais sa joie ne fiit pas sans mélange d'amertume. Les Oratoriens se plaignirent de ce que le zélé missionnaire avait parlé en chaire contre les membres de leur congrégation. Ils crurent sans doute se reconnaître toutes les fois que Bridaine s'élevait contre ceux qui refusaient d'obéir aux décisions de l'Eglise et dont la résistance indignait et scandalisait les fidèles. Un mémoire fut rédigé contre la mission prêchée à Glermont. Les Oratoriens furent soupçonnés d'avoir écrit eux-mêmes ce mémoire (1). Massillon en fut d'autant plus affligé qu'il n'avait jamais refusé de rendre service à ses anciens confrères et qu'il disait souvent à ses amis : «Je dois tout à l'Oratoire et je n'oublierai jamais les obligations que j'ai à la congrégation. » Le recueil des sermons de Bridaine prouve qu'il n'avait pas coutume d'abaisser la dignité de son ministère et de faire des allusions à ce qui se passait de son temps. Il prêchait les grandes vérités et ne se préoccupait pas des petites erreurs. Le sujet qui revenait le plus souvent dans ses prédications c'était l'éternité . Toutes les têtes s'inclinaient épouvantées lorsque sa grande voix faisait retentir sous les voûtes d'une Eglise ces paroles effrayantes : « Prenez-y garde! L'Eternité marque déjà sur votre front l'instant fatal où elle va commencer pour vous. Et savez-

(1) — « Massillon entre en colère contre ses anciens confrères parce qu'ils sont soupçonnés à Clermont d'avoir fourni un mémoire contre la mission de Bridaine. » Manuscrits de la congrégation. V. dict. des ordres religieux, édit. Migne, tom. III. Supplément à l'article Oratoire par l'abbé Badicho.

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