CHAPITRE II
la prière ecclésiastique une forme nouvelle. Le travail de cette commission servit de modèle cà la plupart des travaux du même genre. Le bréviaire de Vienne fut le premier qui n'admit que des textes de la sainte écriture, et où le psautier fut disposé de telle sorte, que tous les psaumes devaient être récités chaque semaine. Si une loi de l'état ou un arrêt du parlement avait défendu l'introduction de nouveaux bréviaires, Tarchevêque de Vienne et ses nombreux imitateurs eussent été plus circonspects; mais ils n'étaient arrêtés que par les décrets des souverains Pontifes, et ils pouvaient se soustraire à leur autorité sans craindre un appel comme d'abus.
Malgré ses réformes liturgiques et ses interminables
procès, Henri de Villars était un évêque exemplaire. Son
biographe loue avec raison sa charité. Durant une année
de disette, il fit distribuer chaque jour, à la porte de
son palais, huit quintaux de pain. Il ne montait jamais
en carosse pour aller à la campagne sans y faire mettre
un sac d'argent, et ses aumôniers le répandaient entre
les mains des malheureux qu'ils rencontraient le long de
la route. Dans le cours de ses visites pastorales, dès qu'il
était arrivé en quelque paroisse, il faisait acheter tout
le pain qui s'y rencontrait et le partageait entre tous les
pauvres de Tendroit. « On peut dire qu'il mourut, en
« quelque sorte, l'aumône dans les mains, puisque quel-
« ques mois avant que de sortir de ce monde, il avait
« mis à part quatre cents pistoles pour acheter du blé,
M qui était, cette année-là, très-cher et très-rare, et
« qui fut fidèlement distribué aux pauvres, après son
« décès, par ses héritiers (1). »
En prononçant l'oraison funèbre de l'archevêque de Vienne, Massillon n'était donc pas condamné au supphce d'inventer des éloges pour louer une médiocrité inca-
(1) Maupertuy : histoire de la sainte église de Vienne.
pable d'exciter l'admiration. L'épiscopat d'Henri de Villars méritait qu'une voix éloquente se fit l'interprète des regrets de tout un peuple. Les qualités et les défauts oratoires de Massillon se rencontrent déjà dans cette oraison funèbre, qui fut la première œuvre où il déploya cOut son talent. Quoique le style en soit toujours harmonieux, pur et correct, on remarque, ça et là, des expressions qui tombaient en désuétude; nous n'en citerons qu'une : « Un père, dont la mémoire ne mourra jamais, (.( lui fit priser les voies du Seigneur par ses instruc- « tions. » L'antithèse, cette brillante figure de rhétorique, dont l'éclat charme aisément la jeunesse, abonde dans ce discours, que Massillon composa à l'âge de trenteet-un ans. On croirait lire, par moments, une page de Fléchier. Le jeune orateur dit, en parlant de l'enfance d'Henri de Villars : « Incapable encore de connaître la « créature, il levait déjà ses mains pures vers le «réa- « teur. » Il dépeint la vieillesse endurcie qui, a au lieu ^c de soupirer sur les iniquités qu'elle s'est permises, ne « soupire qu'après le souvenir des plaisirs qu'elle ne peut te plus se permettre. » Mais il y a beaucoup d'expressions heureuses qui révèlent le grand écrivain. Parlant de la charité de l'archevêque : <c Ne croyez pas, dit-il, (( qu'il n'employât au soulagement des malheureux, que te les actes inutiles de son luxe et de ses plaisirs et que ses aumônes ne fussent que les débris de ses passions. » Massillon se complaît déjà dans la majestueuse ampleur de la phrase, dans le style périodique, dans l'abondance des idées secondaires qui doivent développer la pensée principale. Mais la longueur de la phrase l'oblige parfois à des reprises qui lui font souder la fin de la période avec le commencement, à l'aide de la formule, « dis-je» (1).
(1) « Sorti, dis-je, d'une famille. » — «. effrayé, dis-je, de ce désordre... »